Source : Le Devoir
C’est une histoire comme il pourrait y en avoir des centaines au Canada. Celle de deux communautés, l’une blanche et immigrante, l’autre autochtone, qui vivent chacune de leur côté de la rivière Birdtail, au Manitoba, sans se connaître, depuis le début de la colonisation. L’histoire, comme à peu près partout ailleurs, y a suivi son cours : mise en réserve des Autochtones à travers le traité no 4, « la plus grande escroquerie de tous les temps », selon certains leaders autochtones. Ils sont cités dans l’essai Les deux rives de la Birdtail, écrit par Andrew Stobo Sniderman et Douglas Sanderson (Amo Binashii) et qui vient d’être traduit en français chez Boréal. Andrew Stobo Sniderman est un avocat qui a déjà pratiqué le journalisme. Il est originaire de Montréal. Douglas Sanderson est un Cri qui lui a enseigné le droit à l’Université de Toronto.
Le sous-titre de l’essai se veut optimiste : « Une réserve indienne et un village blanc sur la voie de la réconciliation. » En faisant la recherche pour un article publié dans le magazine Maclean’s en 2012, Andrew Stobo Sniderman découvre l’histoire d’une école autochtone de Waywayseecappo dont les résultats s’améliorent considérablement à partir du moment où elle reçoit le même financement que celle réservée aux Blancs, puisque les deux établissements font désormais partie du même système scolaire. « Je suis allé voir Douglas, mon professeur de droit, et je lui ai dit : “Je viens d’apprendre que toutes les écoles des enfants des Premières Nations du Canada reçoivent beaucoup moins de financement que les autres. Comment se fait-il ?” Il a ri un peu et il a dit : “Tu sais, tu as beaucoup de choses à apprendre, mon ami” », raconte Andrew Stobo Sniderman en entrevue. « Ça a été le début d’une conversation entre Douglas et moi. Et c’est cette réflexion qui a mené à ce livre. »
L’histoire positive de l’école de Waywayseecappo et de celle du village voisin de Rossburn est au cœur du livre. On y rencontre Troy, originaire de Rossburn, qui est devenu directeur de l’école de Waywayseecappo et qui a parrainé l’initiative. On y suit le parcours de Maureen Twovoice, une Anichinabée dont le parcours scolaire témoigne des embûches imposées aux étudiants autochtones. Maureen est aussi la petite-fille de Michael Twovoice, un leader et un militant autochtone reconnu.
Des années de conversation
« C’est un livre qui est intime. Douglas et moi, nous voulions qu’il soit honnête et intime, et qu’il se lise comme un roman. Dans les faits, ça a nécessité de tenir durant des années et des années des conversations avec les gens, d’aller manger avec eux et de marcher avec eux dans leur ville et dans la réserve », dit Andrew Stobo Sniderman.
Mais le livre est aussi politique. Ce qu’il décrit au premier chef, c’est comment l’histoire a creusé les différences et l’indifférence entre les deux communautés, Rossburn, du côté blanc (avec une forte proportion d’immigrants ukrainiens) et Waywayseecappo, du côté anichinabé. On parle ici du Manitoba, mais cette histoire de communautés voisines et étrangères pourrait aussi être celle d’Oka et de Kanesatake ou de Sept-Îles et d’Uashat, par exemple.
« La première fois que je suis allé dans une communauté autochtone, c’était à 14 ans, à Kahnawake pour un tournoi de lutte gréco-romaine », raconte Andrew Stobo Sniderman. « Lorsque j’ai commencé à voir que mon destin était lié au bien-être d’étudiants autochtones, ma façon de percevoir mon pays et ma vie a changé complètement. Ces étrangers sont nos voisins. Autant pour moi que pour tous. »
Pour raconter cette histoire laborieuse, qui est l’histoire même du Canada, les auteurs sont retournés au XIXe siècle, au moment où trois personnalités publiques ont eu une influence, en particulier, sur l’avenir de la région. Il s’agit d’Alexander Morris, négociateur de traité, de Hayter Reed, agent des Indiens, et de Clifford Sifton, ministre de l’Intérieur. L’essai nous fait comprendre qu’il est difficile de comprendre la situation actuelle des Autochtones, notamment dans le milieu scolaire, sans prendre en compte l’incidence des actions de tous ces acteurs, les uns après les autres. Cette incidence, elle se mesure dans la Loi sur les Indiens (précédée par l’Acte pour encourager la civilisation graduelle), dans le programme des pensionnats et dans le favoritisme d’abord exercé envers les colons ukrainiens, nombreux à s’être installés à Rossburn.
Dès le XIXe siècle, par exemple, les Autochtones sont considérés comme un obstacle à la colonisation. Mais c’est un obstacle qu’on écarte précisément avec un traité. « Le traité no 4 autorisait la création de réserves tout en déclarant que “c’était le désir de Sa Majesté, d’ouvrir pour la colonisation, l’immigration, le commerce, et telles autres
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






