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“Prendre le fascisme aux mots” : Olivier Mannoni Prix des Reclusiennes 2026

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La remise s’est inscrite dans la quatorzième édition des Reclusiennes, organisée du 15 au 18 juillet 2026 à Sainte-Foy-la-Grande, en Gironde. Le festival avait cette année retenu pour thème « Se battre, débattre », avec l’ambition de confronter les combats politiques et sociaux à la nécessité de maintenir des espaces de discussion. Olivier Mannoni participait le 17 juillet à une rencontre intitulée « Combattre le fascisme, c’est le prendre aux mots », avant de recevoir la distinction. 

Le comité d’organisation salue un ouvrage qui montre « comment une langue peut préparer les esprits à accepter l’inacceptable ». Il estime que le travail d’Olivier Mannoni dépasse désormais l’étude historique du nazisme et nourrit les réflexions contemporaines sur les populismes, les réseaux sociaux, la désinformation et la fragilisation de la démocratie.

Le jury présente ainsi Coulée brune comme « l’une des contributions françaises les plus marquantes à l’analyse politique par le langage » des années 2025-2026.

Des mots qui rendent l’inacceptable acceptable

Dans Coulée brune, Olivier Mannoni étudie moins la langue du fascisme comme un vocabulaire fermé que comme un processus de contamination. Les mots ne se contentent pas de décrire une évolution politique : ils peuvent l’accompagner, l’adoucir et parfois la rendre pensable.

L’essai s’intéresse notamment aux formules répétées jusqu’à devenir familières, aux inversions de sens, aux slogans, aux euphémismes et aux expressions destinées à présenter des groupes humains comme des menaces. Ce travail sur le langage permet de déplacer progressivement les frontières du débat public. Une idée autrefois marginale ou jugée inacceptable peut ainsi devenir un sujet ordinaire de discussion, puis une proposition politique apparemment légitime.

Le titre du livre évoque une « coulée » parce que cette transformation n’a rien d’instantané. Elle avance par reprises, glissements et accumulations. Le brun renvoie évidemment aux uniformes des sections d’assaut nazies, mais aussi à la diffusion d’un imaginaire autoritaire dans les mots du quotidien.

L’ouvrage ne prétend pas que toute outrance verbale conduit mécaniquement au fascisme. Il invite plutôt à observer les mécanismes par lesquels une langue politique transforme les adversaires en ennemis, les personnes en catégories et les faits en récits concurrents, jusqu’à rendre impossible l’existence d’un monde commun.

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Le traducteur de Hitler face au retour de sa langue

Né en 1960, Olivier Mannoni est traducteur de l’allemand, journaliste et essayiste. Il a traduit plusieurs centaines d’ouvrages, parmi lesquels des textes de Sigmund Freud, Stefan Zweig, Franz Kafka, Martin Suter ou encore Peter Sloterdijk.

Son travail sur la langue totalitaire s’appuie sur une expérience singulière : il a dirigé et réalisé une grande partie de la nouvelle traduction critique de Mein Kampf, publiée en France en 2021 sous le titre Historiciser le mal. Cette édition, encadrée par un appareil scientifique considérable, visait à replacer le texte d’Adolf Hitler dans son contexte et à en désamorcer la puissance de fascination.

Olivier Mannoni a raconté cette entreprise dans Traduire Hitler, paru en 2022. Il y décrit les difficultés linguistiques, historiques et morales rencontrées face à une prose répétitive, confuse, mais construite pour marteler quelques obsessions jusqu’à les faire passer pour des évidences.

Avec Coulée brune, il prolonge cette réflexion dans le présent. Le livre établit des correspondances entre la langue du national-socialisme et certains procédés contemporains, sans réduire les situations actuelles à une simple répétition des années 1930. Ce qui revient, selon lui, n’est pas nécessairement le même régime, mais une manière de maltraiter la langue : simplifier, désigner, répéter et saturer l’espace public jusqu’à empêcher la contradiction.

Un prix lié à l’esprit d’Élisée Reclus

Créées en 2013, les Reclusiennes se déroulent chaque été à Sainte-Foy-la-Grande, ville natale d’Élisée Reclus. Géographe, écrivain, communard et penseur anarchiste, celui-ci défendait une connaissance du monde indissociable de la critique des dominations.

Le festival se présente comme un rendez-vous d’éducation populaire consacré aux sciences humaines et aux débats de société. Universitaires, artistes, militants, journalistes et habitants y confrontent leurs travaux et leurs expériences autour d’un thème annuel. Les éditions précédentes ont notamment porté sur le vote, l’eau, l’argent, le travail, la Commune, le partage, l’habitat ou encore la nécessité de « bifurquer ». 

En 2025, le prix des Reclusiennes avait été attribué à Stéphane Lhomme pour l’ensemble de son œuvre.

Retrouver la liste des prix littéraires français et francophones

Crédits visuel : Philippe Matsas / éditions Héloïse d’Ormesson

Par Hocine Bouhadjera
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