Source : Le Devoir
Quelques jours après le renvoi du directeur de Grasset par Vincent Bolloré, qui a entraîné le départ de 170 auteurs de la grande maison d’édition, le salon du livre se tient dans une ambiance particulière à Paris.
Pour les visiteurs normaux, la première journée du Festival du livre de Paris s’est déroulée sans encombre. Comme d’habitude, lecteurs et écrivains se sont croisés parmi les 450 stands du plus grand rendez-vous littéraire français, sous les immenses verrières métalliques du Grand Palais de l’avenue des Champs-Élysées.
Mais derrière les kiosques et dans les couloirs qui leur étaient réservés, auteurs et éditeurs bruissaient d’inquiétude à propos de la débandade de l’une des plus importantes maisons d’édition françaises, Grasset.
Depuis mercredi, 170 auteurs ont annoncé dans une lettre ouverte quitter la grande maison d’édition francophone, parmi lesquels ses plumes les plus connues, comme Virginie Despentes, Frédéric Beigbeder ou Dany Laferrière. À la source de ce départ fracassant, le limogeage du patron de la maison, Olivier Nora, par le milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré, qui a pris le contrôle de la maison mère de Grasset, le groupe Hachette, en 2023.
« Dès l’annonce du renvoi de Nora, les auteurs ont été solidaires et ont annoncé leur départ, sans égard à ce qu’ils laissaient derrière eux », se félicite au téléphone Dany Laferrière, auteur de 16 romans chez Grasset et lui aussi signataire de la lettre ouverte. « Ils sont partis comme on sort de chez soi lors d’un tremblement de terre, sans regarder ce qu’ils laissaient derrière eux. »
Au salon du livre, malgré la bonne humeur ambiante et le temps ensoleillé, on spéculait déjà à demi-mot sur l’avenir de la maison d’édition. « Le renvoi d’OIivier Nora, c’est la suite logique d’un projet idéologique qui avance comme un rouleau compresseur dans le groupe Hachette, et dans les médias en France », s’inquiète Anne-Sylvie Bameule, présidente du directoire d’Actes Sud, une autre grande maison d’édition française. « C’est déjà une période compliquée pour le livre, économiquement parlant… Avec toutes les crises qui s’enchaînent, les Français ont moins l’envie et les moyens de lire », regrette la cheffe d’entreprise, debout à son stand derrière ses auteurs. « C’est un combat de tous les jours d’arriver à rester indépendant. »
Même Emmanuel Macron, habituellement prudent lorsqu’il est question de Vincent Bolloré, a apporté un soutien à demi-mot à Olivier Nora, lors de sa visite du salon, qui a paralysé l’événement pendant de longues minutes. « Un éditeur, ce n’est pas seulement quelqu’un qui imprime des livres », a déclaré le président aux journalistes en déambulant au milieu de ces derniers. « C’est important d’exprimer, de défendre ce pluralisme, le respect des auteurs et l’histoire de ces maisons et leurs identités. »
« Vincent Bolloré va faire avec Grasset ce qu’il a fait avec Fayard », redoute Martine Boutang, éditrice historique de la maison. Fayard, une autre branche du groupe Hachette, a rapidement changé d’orientation idéologique après le renvoi de sa directrice, ouvrant ses portes à de nombreux essayistes proches des idées de Vincent Bolloré.
« Maintenant, c’est une officine de l’extrême droite », constate Valentin Carré, libraire indépendant, rencontré au kiosque des Éditions du Seuil. « Comme nouveaux livres, je ne reçois d’eux que des essais d’extrême droite ou très catholiques. » L’an dernier, Fayard a notamment publié le livre de campagne de Jordan Bardella, d’Eric Zemmour et de Nicolas Sarkozy, qui ont fait l’objet d’une très intense campagne de promotion.
En plus de posséder le groupe Hachette, qui comprend aussi Le livre de poche et Calmann-Lévy, Vincent Bolloré contrôle plusieurs entreprises névralgiques du secteur des médias en France, tels que Canal+, CNews, Le Journal du dimanche ou les librairies Relay, présentes dans la plupart des gares et des aéroports de France.
La plupart des maisons du groupe Hachette, y compris Grasset, ne sont pas représentées au salon du livre cette année, ayant plutôt décidé d’organiser leur propre événement au mois de mars. L’année passée, au Festival du livre de Paris, des manifestants avaient brandi devant les kiosques du groupe une banderole sur laquelle on pouvait lire : « Bolloré, casse-toi ! » Le groupe Hachette n’a pas répondu aux demandes d’entrevue du Devoir.
Prestige
Plus petite que sa rivale Gallimard, Grasset était jusqu’ici considérée, à ses côtés, comme la deuxième maison d’édition en matière de prestige en France, notamment reconnaissable à ses célèbres couvertures jaunes sans illustration.
« La couverture jaune, c’est un symbole qui rappelle qu’un livre peut exister seulement avec un carré de carton et des pages à l’intérieur », analyse Dany Laferrière, pour essayer
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