De son père, Pascal Bruckner nous avait livré il y a quelques années un portrait glaçant et sans compromis. C’était dans Un bon fils (Grasset, 2014), dans lequel il racontait que cet antisémite passionné, « autocrate fragile et violent, nostalgique attardé du Troisième Reich », avait voulu faire de lui à coups d’injures, de taloches et de longs séjours en Autriche un véritable petit Aryen.
« Rentrer dans l’intimité de notre famille, écrivait-il, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. »
Mais à l’ombre de ce père tyrannique, il y avait Monique, une mère asservie et domestiquée, qui aura supporté le pire jusqu’à la fin de ses jours, déviant son malheur à l’occasion vers son seul enfant, doutant de ses réussites et lui prédisant l’échec dans tout ce qu’il entreprenait. « Elle déployait, raconte Pascal Bruckner aujourd’hui, une énergie formidable pour me damer le pion et m’inciter à l’inaction. Elle était négative par principe pour me dissuader de tenter quoi que ce soit. »
Elle était, écrit-il, « une femme ordinaire prise dans les circonstances extraordinaires de la Seconde Guerre mondiale et qui a cru se sauver en épousant mon père ». Une victime ? Un mystère ?
Ce sont quelques-unes des questions que Pascal Bruckner a entrepris d’élucider avec De mère inconnue, un livre dans lequel il mélange le souvenir et l’enquête, et avec lequel le philosophe et romancier s’approche le plus, de son propre aveu, de ce qui pourrait être une autobiographie. Un livre ensemencé aussi de réflexions sur la mort et sur ce que représente à ses yeux une vie réussie.
Lui qui, aujourd’hui à 77 ans, s’approche de l’âge qu’avait sa mère lorsqu’elle est décédée, faisant à ses yeux un « orphelin définitif ».
« Elle voulait que je sois toujours cantonné dans la jeunesse éternelle qui essaie, dans la tentative de réussite et pas dans la consécration, se souvient Pascal Bruckner, joint chez lui à Paris. Et parce qu’elle voulait m’entraîner dans sa défaite. Elle aurait voulu qu’on soit un couple marginal tous les deux, loin du monde et à l’abri du monde. »
Une vie en symbiose avec sa mère, croit Pascal Bruckner, à la façon d’un Roland Barthes, aurait été un véritable cauchemar, digne d’un film d’horreur à la façon de Psychose d’Alfred Hitchcock, l’un de ses films préférés. Le père était détesté, mais, en même temps, il était un frein à la fusion, une sorte de repoussoir qui lui a permis de très tôt s’envoler du nid familial pour vivre sa vie loin de ce « couple maudit » enfermé pendant cinquante ans dans sa prison de haine.
Une femme désuète
Pourtant, comme tout un chacun constitué de contradictions, cette femme effacée et soumise, « une femme d’autrefois, déjà désuète à son époque », avait pourtant des lectures qui auraient dû lui donner des ailes : L’amant de lady Chatterley, L’immoraliste, Simone de Beauvoir.
« On a toujours quelque chose à prouver à celle qui vous a mis au monde », écrit-il dans De mère inconnue. Est-ce une réalité qui persiste après la mort de sa mère ? « Oui, reconnaît Pascal Bruckner. Peut-être qu’on a d’autres mères à qui on veut prouver ses talents, mais ça reste toujours d’actualité. J’ai l’impression de ne pas avoir vraiment quitté les rivages de l’enfance en parlant d’elle. Je voudrais toujours lui dire : regarde, ça marche, ça a réussi, ou ça ne marche pas ou tu avais raison. C’est difficile, mais j’ai l’impression que la mère, c’est toujours le tribunal ultime. »
Dans ce contexte particulier, la condition de fils unique, où l’on est le seul objet d’amour et de ressentiment de ses parents, « parce qu’il n’y a pas de bouclier entre vous et eux », est un poids supplémentaire, croit Pascal Bruckner, qui en parle comme d’une « douce malédiction ».
« C’est lourd à porter, admet-il. Et puis ça crée des êtres évidemment très centrés sur eux-mêmes. C’est-à-dire que tout leur est dû. En tout cas, c’est mon expérience de fils unique : rien n’est assez beau pour eux, tout doit leur revenir. »
Fréquence radio
Toute famille, croit Pascal Bruckner, se réduit d’une certaine façon à une « fréquence radio ». Dans la sienne, raconte l’auteur de Lunes de fiel (Seuil, 1981), on hurlait beaucoup. « Quand on va chez des amis, on se rend compte qu’il y a des familles saines, qu’il y a des gens qui se sourient, qui parlent doucement, qui sont aimables, qui ont des égards l’un pour l’autre. On se rend compte tout d’un coup que la norme que l’on croyait la norme est en fait une anomalie. Tout à coup, on regarde les siens avec un œil étonné et un peu horrifié. Ensuite, on se rend compte que c’était une famille légèrement pathologique, peut-être. Et jusqu’au bout, c’est ça qui est terrible. »
L’auteur de Je souffre donc je suis (Grasset, 2024), lui-même allergique aux « exhibitionnistes du malheur », raconte mais refuse de s’apitoyer, revendiquant pour lui-même une forme d’hédonisme, mettant à distance une certaine « morosité franchouillarde » — de même que sa propre famille — qui lui a toujours déplu. « Je ne ferai pas d’autres livres là-dessus, nous assure-t-il. Je vais pas faire comme certains qui épluchent leur famille, parents, grands-parents. C’est le prix Goncourt de cette année », fait-il remarquer, lui qui est par ailleurs depuis 2020 membre de l’Académie Goncourt.
Cette femme, qui n’était pas a priori un personnage romanesque, lui a permis, raconte-t-il, de se raconter. « Je me suis servi d’elle comme d’un miroir pour parler de moi et de ce que j’avais vécu à travers elle », bien déterminé à découvrir la vérité à propos de l’engagement volontaire de sa mère en Allemagne pendant la guerre. Ce qu’il va découvrir à force d’entêtement est une réalité qui vient donner plus de profondeur au portrait de ses parents, et qui explique en partie, croit-il, l’aigreur qui était la leur.
« Ils faisaient partie des vaincus de la Seconde Guerre mondiale et ils en avaient gardé une rancune durable. Ils avaient choisi le mauvais camp, résume Pascal Bruckner. Mais ce sont des forces qui sont toujours puissantes en France. La France n’est pas sortie de la Seconde Guerre mondiale. On y est toujours, ajoute-t-il. On peut dire que si le RN vient au pouvoir, ce sera un peu la revanche des collabos sur de Gaulle, bien qu’eux-mêmes se réclament du gaullisme. »
Lui qui s’est toujours tenu loin des querelles idéologiques gauche-droite et qui, de son propre aveu, n’a rien compris à Mai 68, se désole du paysage politique. « À gauche comme à droite, c’est la foire aux aigreurs, aux sottises, à la méchanceté. C’est une période difficile pour la France », estime Pascal Bruckner, l’un des 273 auteurs liés à Grasset (dont Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy et Frédéric Beigbeder) qui ont signé une lettre ouverte parue dans Le Monde du 16 avril 2026 dénonçant l’éviction d’Olivier Nora, p.-d.g. de la maison d’édition depuis 2000, par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, et qui ont annoncé du même coup leur départ de la maison d’édition.
Bruckner, qui a publié chez Grasset pas moins de 21 livres depuis La tentation de l’innocence, prix Médicis essai en 1995, n’entend plus lui aussi publier chez Grasset, fondée en 1907.
Ami d’Olivier Nora depuis 45 ans, l’écrivain raconte que l’ancien patron de Grasset est en ce moment occupé à fonder sa propre maison d’édition, qui devrait publier ses premiers titres, croit-il savoir, dès janvier 2027. « Il a beaucoup d’argent, il a beaucoup de sponsors. »
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