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«L’empereur de la joie»: boulevard des rêves brisés

 

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À East Gladness, à 12 minutes en voiture de Hartford, dans la vallée du Connecticut, les fantômes veillent et le fleuve emporte tout.

Un jour de septembre 2009, Hai, un garçon de 19 ans, a échoué on ne sait comment dans cette banlieue perdue du rêve américain et semble prêt à se laisser tomber dans l’eau glaciale depuis le pont ferroviaire. Mais une vieille femme sort de la ruine qui lui sert de maison et le détourne de son projet en offrant au jeune homme dépressif d’origine vietnamienne, en qui elle devine un « légébété », le gîte et le couvert en échange de menus services.

Grazina Vitkus, la femme de 82 ans née en Lituanie, vit seule dans ce capharnaüm depuis la mort de son mari, avec depuis cinq ans un diagnostic de dégénérescence du lobe frontal. Hai va trouver dans le sous-sol de la maison une bibliothèque bien garnie, allant de Camus aux Frères Karamazov. De quoi nourrir ses rêves étouffés de devenir écrivain.

Après la mort par surdose d’un « ami », l’abandon de ses études en marketing dans une université de New York et des problèmes de toxicomanie, Hai, honteux d’avoir failli aux espoirs de réussite que sa mère, manucure, avait placés en lui, fera croire à celle-ci qu’il a repris des études de médecine à Boston. Alors qu’en réalité, il s’est trouvé à East Gladness un travail chez HomeMarket, où il réchauffe « une nourriture spongieuse préparée douze mois plus tôt dans un laboratoire en périphérie de Des Moines et mise sous vide ».

Mais dans cette succursale d’une chaîne de restauration rapide, le protagoniste de L’empereur de la joie (The Emperor of Gladness), le second roman d’Ocean Vuong, va retrouver une petite famille. Son cousin autiste perdu de vue dont la mère est en prison pour fraude. Une gérante qui rappe et pratique la lutte amateur dans ses temps libres. Une belle fratrie de perdants colorés qui n’ont encore renoncé à rien, petit noyau de solidarités qui viennent à leur façon illuminer la mythologie de banlieues tristes du grand rêve américain.

D’une fiction à l’autre, Hai, infirmier de circonstance pour Grazina, devra jouer aussi le jeu des hallucinations de la vieille femme, qui se croit parfois en pleine Seconde Guerre mondiale, inventant pour elle des dialogues et des situations inspirés de sa lecture d’Abattoir 5 de Kurt Vonnegut.

Entre ses quarts au restaurant, sa lecture des classiques et l’ingestion de comprimés de Dilaudid volés à Grazina, qui perd de plus en plus la tête et que sa famille veut placer en institution, Hai devra faire face à ses choix : regarder, affronter et exprimer sa propre vérité.

S’il s’est d’abord fait remarquer comme poète (Ciel de nuit blessé par balles, Mémoire d’encrier, 2018), Ocean Vuong s’était surtout fait connaître de façon fracassante avec Un bref instant de splendeur (Gallimard, 2021). Né en 1988 à Hô Chi Minh-Ville, il avait 2 ans lorsqu’il a quitté le Vietnam avec sa mère pour s’installer comme réfugiés aux États-Unis.

« À quel moment une guerre prend-elle fin ? » se demandait déjà l’écrivain américain dans cette histoire d’émancipation inspirée de sa propre vie, qui prenait à bras-le-corps l’expérience de l’immigration, de la pauvreté et de l’homosexualité, mais nourrie aussi par les échos de la guerre du Vietnam.

Dans L’empereur de la joie, roman traversé d’éclairs de poésie et d’humanité, parfois statique et un peu trop long — comme le sont beaucoup de romans américains —, la guerre est également partout. À travers des personnages d’immigrants chassés de chez eux, de rescapés de la Seconde Guerre mondiale ou de vétérans mutilés de la guerre en Irak. Mais aussi de protagonistes meurtris de la guerre intérieure que chacun semble mener contre soi-même.

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Titre: L’empereur de la joie

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