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Lisa Ridzén : La nature pour armure

 

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Lisa Ridzén : La nature pour armure
Lisa Ridzén ne s’attendait pas à voir son premier roman traduit en plus de 40 langues. Ou figurer parmi les meilleurs vendeurs en Suède, en Allemagne ou aux États-Unis. Le magnifique Les grues volent vers le sud est paru en version française à La Peuplade le 7 mai dernier. L’occasion de discuter avec l’écrivaine de son amour pour la nature et les chiens.

« C’est une histoire tellement locale, elle se déroule essentiellement dans le village où j’habite dans le nord de la Suède, lance Lisa Ridzén de chez elle. C’est une histoire tellement suédoise pour moi que je ne pouvais même pas imaginer que d’autres pays seraient intéressés. C’était déjà exceptionnel que ce soit publié en Suède ou en suédois, je trouve. »

On ne sait pas de quoi sont faits les succès littéraires internationaux. Qui plus est, quand le sujet est le vieillissement. Il faut un regard certainement, du souffle, assurément. Et de solides équipes éditoriales et promotionnelles. La Peuplade a confié la traduction à Catherine Renaud, Française née au Danemark et traductrice du suédois et du danois. C’est elle qui avait traduit pour la maison d’édition les très beaux Voyages sans bagages et La fille du sculpteur de Tove Jansson.

Depuis 2024, donc, et la parution de Tranorna flyger söderut, le quotidien de Lisa Ridzén a été complètement chamboulé. « Beaucoup de gens m’écrivent pour dire qu’ils s’identifient à Bo, à Fredrika, à Hans ou à Ingrid. Il s’avère, finalement, que ce n’est pas une histoire très locale. Elle résonne auprès de nombreuses personnes de cultures différentes. »

Ça va comme suit : Bo a 89 ans. Il vit avec son chien Sixten, son cœur, sa bouée, dans une maison isolée du nord du pays. Sa santé décline et il reçoit les visites journalières d’aides à domicile, dont Ingrid. Son fils Hans s’inquiète pour lui : « Il ne comprend pas que je vais bientôt mourir? », demande Bo. Le chien est source de discorde : le fils veut bien faire et lui retirer l’animal pour sa sécurité, le père veut le garder et s’entête à aller le promener dans la forêt. Il y a aussi Ellinor, la petite-fille, porteuse d’espoir. Et le souvenir de Fredrika, sa femme qui n’a plus toute sa tête et qui vit maintenant dans un foyer. Ture est là enfin, le collègue de la scierie qui ne s’est jamais marié et qui a voyagé hors de la région.

Les grues volent vers le sud témoigne de la mémoire trouée, du corps qui lâche, des attaches qu’on détache, de l’univers qui nous retient, mais c’est surtout la plus vieille histoire du monde : celle du temps qui reprend ses droits : « Chaque aspect de ma vie est devenu fragile. Je ressens soudain de la compassion pour l’homme dans le miroir. Ce n’est sacrément pas facile d’être un humain », écrit Ridzén.

Capter le souffle des vivants et des morts
« Il est difficile de mettre des mots sur un lieu et la nature, avance l’autrice. Il est plus facile pour moi de créer des personnages humains, ou même des personnages de chiens ou d’animaux. Mais comment donner une voix à la nature? demande la romancière. Je suppose que dans mon livre, la présence des grues et de la marée est une manière de l’incarner, de montrer l’influence de la nature sauvage sur nos vies, son rythme propre, la lumière changeante. »

L’ouvrage respire : il est d’ailleurs rythmé comme un journal avec des heures et des dates — du jeudi 18 mai au vendredi 13 octobre. On alterne entre de courtes entrées des divers soignants au chevet de Bo, les boulettes de poisson qu’il a mangées, la douche qu’il a refusée, les bûches dans le poêle, sa confusion toujours plus grande, et des séquences plus longues narrées au je par Bo et adressées à sa femme, Fredrika, leurs soixante années de vie commune, le jardin qu’elle entretenait, les chevaux dont elle prenait soin. L’homme pose à la fois un regard nostalgique sur son passé envolé et exprime sa peine face à son fils qui a pris les rênes de sa vie. « C’est moi qui suis la raison de son existence, et pourtant je suis celui qui doit se soumettre », dit Bo.

C’est en découvrant le cahier de notes rempli par le personnel soignant de son grand-père que Lisa Ridzén a eu l’idée de les intégrer dans la narration. L’effet est immédiat, nous devenons les yeux et les oreilles de Bo. « Ces cahiers ont prolongé ma mémoire et rendu possibles des expériences dans les personnages que j’ai créés », souligne l’écrivaine qui a elle-même déjà été aide à domicile. « C’est un premier emploi très courant pour les jeunes », poursuit-elle.

En Suède, la plupart des personnes âgées restent dans leur maison et bénéficient du service gouvernemental d’aide à domicile, peu cher par ailleurs. « Ce service est assez incroyable, d’expliquer Lisa Ridzén, car si vous vous occupez de quelqu’un dans une maison de retraite, l’expérience et les lieux sont assez stériles. Vous ne voyez pas vraiment l’humain derrière ces corps vieillissants; mais si vous les voyez chez eux, vous voyez à quoi ressemble leur vie, vous voyez leurs partenaires, les membres de leur famille ou leurs chiens. »

La faille comme matière
« Tu ne trouves pas ça bizarre, cette façon qu’ils ont de vouloir nous maintenir en vie à tout prix? », demande Ture à son ami. Et Bo de répondre par l’affirmative. L’amitié entre les deux hommes sous-tend l’ouvrage. Une question creusée ailleurs par celle qui poursuit des études doctorales de sociologie autour des normes de la masculinité dans les communautés rurales du Norrland. C’est là qu’elle vit et écrit, dans la maison héritée de son grand-père.

« Lorsque je rédige ma thèse, soutient Ridzén, je veux que les gens réfléchissent, activent leurs pensées. Cependant, lorsque j’écris de la fiction, mon objectif principal est de faire sentir les choses aux gens. J’écris pour le corps, pour susciter des émotions d’une manière différente. »

Et cela fonctionne. Lors des tournées à l’étranger ces derniers mois, les lectrices et lecteurs ont beaucoup mentionné à l’autrice que Les grues volent vers le sud était un livre triste, qu’elles et ils avaient pleuré en le lisant. « D’autres personnes me disent qu’il est aussi réconfortant, que bien qu’elles se sentent tristes, elles le ferment avec le sentiment que tout va bien se passer », souligne Ridzén. La beauté simple de son écriture, les gestes mille fois répétés — aimer, soulager, toucher —, les conversations sur la vie et la mort, le souvenir qu’on laisse sur les vivants : l’impression d’une question posée à l’humanité. L’empathie des soignants de Bo est belle aussi, comme la nature qui les entoure, les enveloppe.

« Nous allons tous mourir, de conclure Lisa Ridzén. J’ai grandi dans une société laïque avec des parents athées, donc je n’ai jamais eu le réconfort de la religion pour faire face à la mort ou à la peur de mourir. Alors je pense que la nature, pour moi, c’est comme un substitut à cela. Je sais que tout ici-bas va passer et se transformer en autre chose. » En d’autres ouvrages aussi, nous l’espérons.

Photo : © Gabriel Liljevall

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