Polliniser les fréquences
« Aujourd’hui, je suis de celles que le soleil érafle. » Voilà le genre de journée que traverse l’instance poétique du premier recueil de Maude Boutin St-Pierre, Le vacarme des fleurs. Son amour est plongé dans le coma et, dans les broussailles de la mort, pour entretenir le vivant et tresser le fil de leur relation, elle reprend le soin de son jardin. Elle y installe même des micros. Le soir, elle la rejoint dans son silence confiné à l’écoute et lui offre son jardin : « les bruits du sol fusionnent avec les échos de longs corridors blancs et stériles / là où l’hiver règne à l’année ». Sur les pages de gauche, les sons ; sur celles de droite, la voix qui chronique le quotidien. La parole dépouillée, vibrant à ras l’émotion, crée une bouleversante proximité. Ce projet unique investit l’intimité avec puissance, mais en déborde largement, harnachant la mémoire, le soin et le vivant pour éveiller les sens d’une humanité égarée dans un froid dédale, et l’inviter à l’essentiel : « Le silence, je pense, c’est quand il ne reste que les sons importants. » Yannick Marcoux
Le vacarme des fleurs
★★★★
Maude Boutin St-Pierre, Quartz, Rouyn-Noranda, 2026, 168 pages
Les pieds secs au bout du quai
Dans son plus récent recueil, Poèmes du lac perdu, Julie Roy nous invite dans un « Black Lake sans maquillage », territoire de son enfance où, « accrochée au mur / dans [s]a photo d’école », elle « piaffe pour sortir du cadre ». Est-ce un territoire miné ? C’est, au moins, ce qui campe le décor : « Le cœur des mineurs en biscuit émietté / dans leurs boîtes à lunch ». C’est aussi le trou où s’enfonce son père : « Entre la mine et la déprime / entre folie et rêverie // mon père s’enfuit / mon père s’enfouit ». Les touches délicates de son écriture rappellent la candeur d’une enfance qui révèle des vérités inattendues. Là, terrée dans ses incertitudes, elle prend soleil : « petite / dans mon cocon / j’attends // j’atteins ma grandeur tranquille ». Il arrive cependant que cette simplicité ouvragée s’enfarge : « Les rues pleurent / de la pluie // la pluie délave mes ailes / sous le ciel éternel ». On se demande alors comment on a pu en arriver là. C’est le pari d’une poésie qui saisit ce qui s’offre, même aux jours ordinaires : « le soleil éclaire tout ce qu’il peut / avant de disparaître ». Yannick Marcoux
Poèmes du lac perdu
★★★
Julie Roy, L’Oie de Cravan, Montréal, 2026, 66 pages
Une longue fin de semaine au creux des corps
Notre-Laurier est une histoire d’amour inscrite dans l’intimité du territoire. Mont-Laurier, cette ville où se rejoignent les amoureux, à mi-chemin de leurs demeures respectives, entre les Laurentides et l’Abitibi, devient le canevas où cette aventure se dessine. Tout commence avant la rencontre, dans l’innocence un peu perdue des jours tristes où le je du poème semble traverser une sorte de nuage lucide : « j’écris comme on crie dans un cône orange lors des grands embouteillages » et puis vient cette rencontre numérique où la limérence semble prise dans une toile d’électricité statique. Le plan se profile alors : trois jours à mi-chemin, où déployer la rencontre de la chair. Ce tête-à-tête constitue le cœur du recueil et devient lettre d’amour. « Je t’aime déjà / Comme on aime une peinture au premier regard / Comme une destination inconnue / Je t’aime comme la chaleur sur ma peau l’été ». De ces poèmes se dégage l’impression forte d’une intuition qui vous veut du bien, et dont on ignorait le besoin. Laurie Bédard
Notre-Laurier
★★★
Isabelle Germain Vigneau, Hurlantes éditrices, Montréal, 2026, 78 pages
Qui a peur de la poésie ?
Après Sauf quand je suis un aréna, un roman paru en 2022, l’autrice se lance en poésie avec une formule tout espoir, un voyage initiatique au féminin, pour chercher les traces d’un monde où les femmes pourraient exister entre elles. Par une collection d’images aussi nostalgiques que rêveuses, ficelées ensemble avec des mots simples (ça semble important), les poèmes de Frédérique Marseille parlent d’un nous, une voix plurielle et féminine qui tente d’ouvrir un potentiel fictionnel sur une liberté promise. La stratégie est claire et établie d’emblée dans une longue introduction qui place le recueil en porte-à-faux d’une poésie dépeinte comme un « établissement hermétique » où l’on souligne à grands traits la volonté de faire accessible, tout en avouant du même souffle ne pas avoir lu. Si la cause est noble, les moyens sont peu courageux et manquent franchement de cœur. « Tirons du gun / comme il le faut : / sans faire de bruit ». Le projet est alléchant, mais la poésie n’a pas à se justifier d’être poésie. Laurie Bédard
Accorder le verbe ailleurs
★★
Frédérique Marseille, Ta mère, Montréal, 2026, 128 pages
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