Source : Le Devoir
Dans un magasin, Elizabeth Lemay aperçoit les mots « L’employée est une personne » suspendus derrière la caisse. « Cette toute petite phrase porte en elle un échec : nous sommes de moins en moins humains. Et même si ce n’est qu’avec cet énoncé servant à rappeler au monde que la caissière, elle aussi, a un cœur qui bat, je me réconforte en me disant qu’il n’y a encore que les mots pour nous restituer une part d’humanité », écrit-elle.
C’est ce que l’écrivaine s’entête à défendre dans les sept textes du recueil Les filles et les monstres, explorant par le prisme des femmes — celles qu’elle a été, celles qu’elle admire, celles qui l’ont précédée et celles qui l’ont forgée — la déshumanisation dont elles ont toutes été victimes, réduites à un corps, à une fonction, à un soin.
Pour Elizabeth Lemay, rencontrée dans un restaurant du Plateau-Mont-Royal, le choix du recueil d’essais s’est imposé de manière naturelle. « Quand j’écris, je pars toujours d’une prémisse et je tâte des affaires. Au départ, j’ai commencé par ce qui est devenu l’essai Pierrette et moi, qui parle de ma grand-mère. Ça devait au départ être un roman écrit à la troisième personne. Mais, au même moment, j’étais habitée par toutes sortes de lectures : Deborah Levy, Annie Ernaux, Joan Didion, Françoise Sagan, et ça a peu à peu transformé mon écriture. Ça a évolué en différents textes et j’y ai perçu des éléments qui se recoupaient. »
Le désir de répondre aux attentes, puis sa destruction, par la lecture, par les mots, par la sororité, se déploient en fil conducteur entre les différents textes, entre les figures de l’amante, de la mère et de l’écrivaine.
Plaire, à quel prix ?
Dans l’essai qui donne son titre au livre, elle décortique le besoin de plaire qui a englouti sa vingtaine, dans une posture qu’elle compare à celle d’Ophélie d’Hamlet, soumise, éplorée, silencieuse, puis l’acte révolutionnaire, qu’elle assimile à sa transformation en Méduse, qu’est celui de se permettre de tourner à son tour son regard vers les hommes, d’en disposer selon ses envies. « À l’aube de mon trente-sixième anniversaire, je ne suis plus Ophélie, écrit-elle, je suis mangeuse d’hommes, Méduse, sorcière, je suis la Corriveau débarrassée de sa cage, je suis debout sur les tombes de douze de mes anciens amants, les douze plus cruels, les plus charmants et les plus aimés aussi, les douze hommes pour lesquels je me suis embourbée dans une rivière-tombeau. Une pelle à la main, je les ai tous enterrés. […] Je regarde le cimetière de mes amants et, plus encore que leurs corps, j’enterre sous les rosiers toutes les filles que j’ai été. Il m’aura fallu m’égarer dans les bras de mille prénoms pour retrouver le mien. »
« J’aime l’idée d’écrire un livre que j’aurais moi-même voulu lire à certains moments, soutient l’autrice. Je trouvais intéressant de montrer à mes lectrices plus jeunes qu’il y a une porte de sortie à cette structure patriarcale qui nous force à nous noyer dans le regard des autres. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles la société déteste à ce point les femmes vieillissantes, dès 30 ans même, c’est parce que notre lobe frontal est développé. Ce n’est pas parce qu’on est moins séduisantes, c’est parce qu’on ne peut plus être modelée selon le bon vouloir des hommes. Bref, c’est possible de déconstruire ce que les romans et les films nous ont enseigné sur l’amour. »
Les attentes, toutefois, ne s’arrêtent pas avec l’âge. Dans Je ne mourrai pas à ma mort, elle réfléchit aux injonctions de maternité imposées aux femmes : « On ne gagne jamais à ce jeu-là. Si t’as pas d’enfant, t’as échoué. Si t’as des enfants, tu échoues aussi clairement quelque part. J’aurais peut-être pu être mère dans un monde où la charge mentale était répartie également, où je ne serais pas obligée de m’effacer complètement dans mon rôle, de m’inquiéter 24 heures sur 24 et de ne plus avoir d’espace pour autre chose. Je ne blâme pas les femmes qui le font. Elles n’ont pas le choix. Et moi, je travaille à déconstruire le pathétisme acculé à ma position et qui me donne l’impression d’être une éternelle adolescente, parce que, pour vrai, je vis ma best life. »
Putain et intellectuelle ?
Dans Écrire, elle revient sur la réception de ses deux précédents livres, Daddy Issues (Boréal, 2022) et L’été de la colère (2024), lauréat du Prix littéraire Janette-Bertrand. Il y a eu ceux qui fouillaient ses livres pour la séduire. Ceux qui se questionnaient sur son féminisme, parce qu’une œuvre écrite par une femme doit nécessairement être
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