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La bataille de Persepolis : faut-il brûler la BD culte de Marjane Satrapi ?

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Le 5 mars dernier, France 4 annonçait bouleverser sa programmation, pour diffuser Persepolis, film d’animation coréalisé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud en 2007, adapté de la bande dessinée de la première. L’œuvre retrace la chute du Shah et l’instauration de la République islamique à travers le regard de l’autrice, enfant puis adolescente.

Une oeuvre devenue champ de bataille

Une nouvelle mise en lumière qui lança un débat sur X, après que plusieurs comptes militants aient vivement critiqué l’œuvre, accusée de véhiculer une représentation jugée islamophobe de l’Iran post-révolutionnaire et des femmes voilées. Un post, vu plus de 3 millions de fois, partage des captures d’écran du film – montrant des silhouettes de femmes entièrement vêtues de noir, aux visages sévères et aux formes stylisées – pour appuyer leurs accusations.

Un utilisateur affirme ainsi que l’œuvre utiliserait « les codes des caricatures islamophobes », évoquant des « silhouettes fantomatiques, déshumanisées, aux mouvements glissants » ou encore des figures aux « nez crochus ». Un autre estime que la programmation du film « à ce moment » participerait d’une « propagande de guerre contre l’Iran en instrumentalisant la cause féministe ». Le film est décrit comme « un beau film d’animation qui a toujours fait le jeu de la réaction ».

Certains reprochent également à l’œuvre de raconter la révolution depuis le regard d’une bourgeoisie iranienne qualifiée de « pro-Shah », « dessinée normalement hein. Même super beaux gosses. » Et face à elle, une vision où « les musulmans sont tous fous sanguinaires ». Un autre internaute se demande : « Reprogrammer maintenant « en raison de l’actualité », c’est imposer un cadrage et une compréhension bien précise de cette « actualité ». Pense-t-on vraiment qu’un documentaire sur l’oppression des femmes en Iran aide à comprendre l’agression et les bombardements israélo-américains ? »

Une critique plus large a également été portée contre Marjane Satrapi, notamment autour de son adhésion au Printemps républicain, un courant politique et intellectuel attaché à une défense stricte de la laïcité et souvent accusé par ses détracteurs d’entretenir une vision hostile à l’islam. Aurélien Bellanger en a proposé la chronique romancée, en se plaçant dans la tête de Laurent Bouvet, figure du Printemps républicain aujourd’hui disparue. 

D’autres ont simplement profité de l’occasion pour critiquer la qualité de la bande dessinée elle-même, comme de son adaptation animée.

L’islam, prétexte à une dictature

Face à ses critiques, portées par une certaine gauche radicale – que ses adversaires à droite qualifient volontiers d’« islamo-gauchiste » – une autre gauche, celle de Marjane Satrapi en somme, a vigoureusement pris la défense du film, estimant que les critiques reposaient sur une lecture partielle,

Aux%20mutus%20et%20passants%20!
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—%20Flavi%20(@herondelyonne)%20March%206,%202026%20″>voire erronée de l’œuvre. 

Un internaute rappelle que l’histoire suit « une famille communiste qui milite contre le régime du Shah », loin de l’image d’une bourgeoisie nostalgique de la monarchie. Sur la question de l’islam, l’internaute nuance également les accusations d’islamophobie : dans le film, écrit-il, l’islam « n’est pas qu’une simple “religion” parmi tant d’autres, mais un cadre normatif utilisé par l’État comme un rouleau compresseur qui surveille, oppresse, persécute et tue ».

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Il souligne par ailleurs que Persepolis ne propose pas pour autant une vision idéalisée de l’Occident, rappelant que le séjour de l’héroïne à Vienne se solde par l’isolement et la précarité : « L’image de l’Occident est très loin d’être idyllique. »

Un libraire, de son côté, raconte son expérience d’adolescent découvrant Persepolis au cinéma avec sa grand-mère, survivante de la Shoah, émue aux larmes par le film. Dans ce fil très partagé, il relate le parcours de cette dernière, qui avait « passé toute son adolescence sous la menace de Vichy et des nazis, fui les rafles » et perdu plusieurs membres de sa famille pendant la guerre.

Pour lui, Persepolis n’est « ni un livre ni un film islamophobe ou impérialiste », mais « une œuvre sur une jeunesse gâchée par l’oppression et la haine », dont la portée est « universelle ».

Un débat qui a débordé de la France : la journaliste et écrivaine espagnole Elisa Beni a, par exemple, pris la défense de l’œuvre de Marjane Satrapi. « En France, les faux féministes se retournent contre cette œuvre. C’est de la folie. J’encourage ceux qui ne l’ont pas lue à le faire, pour comprendre la souffrance des Iraniennes », a-t-elle écrit sur X.

« Professeur Carré » rappelle par ailleurs, afin de sortir de la caricature Occident contre Orient : « C’est peu connu, mais le film Persepolis, qui fait actuellement polémique, a obtenu un prix du public à Abu Dhabi, lors du festival international du film du Moyen-Orient en 2007. »

Le film préféré des profs

Depuis sa publication au début des années 2000, l’œuvre est régulièrement saluée comme un témoignage autobiographique marquant sur la révolution iranienne et l’exil, au point que son adaptation animée est devenue un film très diffusé dans les classes françaises. « L’ultime carré des films de profs », aux côtés de La Vague, La Journée de la jupe, La Controverse de Valladolid, ou encore Goodbye Lenin, la spéciale des professeurs d’allemand.

Sur X, un professeur de philosophie avance une théorie : « Le film se prend surtout un backlash (ndr : retour de bâton) pour vingt ans à être un des films préférés des profs, que quasi la moitié des élèves de France se sont vu diffuser en classe. »

Souvent, ajoute-t-il, la projection ne s’inscrivait pas dans « une séquence pédagogique sur la situation des droits humains en Iran », mais dans « un vague slop (ndr : discours confus et fourre-tout) “valeurs de la République” sur fond de crises-passions continuelles sur la laïcité et le voile ».

Dans ce contexte, poursuit-il, Persepolis aurait parfois été vécu par certains élèves musulmans comme « encore une occasion pour l’Éducation nationale de leur dire, au nom de la République, que leurs daronnes étaient des harpies bigotes arriérées ».

Plus de 20 ans après la publication de la bande dessinée, l’œuvre continue ainsi de cristalliser des lectures opposées : pour certains, elle participerait d’un imaginaire occidental problématique sur l’Iran ; pour d’autres, elle demeure avant tout un récit autobiographique sur l’oppression, l’exil et la quête de liberté.

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À l’image de nombreuses œuvres devenues symboliques, Persepolis semble désormais dépasser son statut de bande dessinée ou de film d’animation pour devenir un objet politique à part entière – un miroir des tensions contemporaines, alors que Téhéran se retrouve sous les bombes, autant qu’un témoignage sur une révolution passée, avec son lot de morts et de souffrances, jusqu’à encore très récemment.

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Crédits illustration : Persepolis

Par Hocine Bouhadjera
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