Source : Le Devoir
Longtemps confinées aux marges d’Internet, les idées néoréactionnaires irriguent désormais une partie du trumpisme. Monarchie, État-entreprise, fascination pour la technologie, remise en cause de l’égalité entre les individus et rejet de la démocratie : dans son essai Les Lumières sombres, le chercheur Arnaud Miranda retrace l’ascension d’un courant de pensée qui, en l’espace de deux décennies, est passé des blogues confidentiels aux plus hautes sphères du pouvoir américain.
Le président américain, Donald Trump, occupe tout l’espace médiatique au point de parfois masquer ce qui se joue autour de lui. Ses déclarations fracassantes, ses volte-face et son style politique hors norme alimentent quotidiennement l’actualité. Pourtant, au-delà de sa personne, se déploie un ensemble de courants idéologiques qui cherchent à transformer en profondeur les institutions américaines.
C’est cette mouvance idéologique qu’explore Arnaud Miranda dans Les Lumières sombres, un titre inspiré de l’expression anglaise Dark Enlightenment, popularisée par le philosophe britannique Nick Land. Son essai retrace la naissance d’un courant de pensée apparu sur Internet à la fin des années 2000 et qui remet en cause plusieurs piliers de la démocratie libérale.
« Nourri par le libertarianisme radical, l’univers de la Silicon Valley et une fascination pour l’innovation technologique, et ce courant de pensée auparavant limité à une nébuleuse de blogues et de forums spécialisés, exerce aujourd’hui une influence grandissante dans certains cercles de la droite américaine », affirme Arnaud Miranda en entrevue téléphonique.
Pour comprendre ce phénomène, l’auteur insiste d’abord sur une distinction fondamentale. La néoréaction ne relève pas du conservatisme traditionnel. Là où les conservateurs cherchent avant tout à préserver l’ordre politique existant, les néoréactionnaires aspirent à une rupture beaucoup plus profonde avec les institutions démocratiques. « Le conservatisme est conciliant à l’égard de la démocratie », explique-t-il.
Les conservateurs peuvent certes critiquer certaines évolutions de la société, mais ils acceptent généralement le cadre institutionnel existant. Les réactionnaires, eux, poursuivent un objectif bien différent. « Les réactionnaires sont beaucoup plus franchement hostiles à la démocratie et veulent provoquer un changement de régime », souligne Arnaud Miranda.
Selon le chercheur français, ce basculement vers une pensée ouvertement réactionnaire s’inscrit dans un contexte bien précis : l’échec du néoconservatisme après les guerres d’Irak et d’Afghanistan, puis la victoire de Barack Obama en 2008. À la périphérie du Parti républicain émergent alors plusieurs courants qui cherchent à refonder idéologiquement la droite américaine.
Miranda en distingue trois principaux : l’alt-right, le post-libéralisme et la néoréaction. Le premier repose sur un discours national-populiste présentant le peuple comme menacé à la fois par les élites et par l’immigration. Le deuxième courant, porté notamment par des intellectuels catholiques, souhaite réinterpréter la Constitution américaine au moyen de valeurs religieuses et communautaires. La néoréaction, enfin, pousse la critique beaucoup plus loin en remettant directement en cause le principe démocratique lui-même. « Ces deux courants néoréactionnaires et post-libéraux sont parfaitement incarnés par la figure du vice-président, J. D. Vance », explique Arnaud Miranda.
Ces trois familles idéologiques convergent aujourd’hui au sein du trumpisme contemporain, affirme l’auteur. « Le second trumpisme [celui du second mandat de Donald Trump] est basé non seulement sur cette machine électorale qui est le national-populisme MAGA, mais aussi sur ces deux autres courants que sont le post-libéralisme et la néoréaction », observe-t-il.
Dans l’analyse d’Arnaud Miranda, Donald Trump apparaît moins comme le concepteur de cette révolution idéologique que comme l’instrument de sa diffusion. « Trump est un vaisseau idéologique vide », selon le chercheur. Une formule volontairement provocatrice qui reflète l’une des thèses centrales de son essai : le trumpisme puise dans des courants intellectuels qui lui sont antérieurs et dont l’influence pourrait se prolonger bien au-delà de la carrière politique de l’ancien magnat de l’immobilier.
« Il n’a pas d’idéologie, mais il apporte une forme de direction », ajoute l’essayiste. À ses yeux, le président américain agit avant tout comme une figure capable de rassembler des sensibilités parfois contradictoires autour d’un même projet de rupture. « Je pense que c’est intéressant de voir Trump comme un véhicule plutôt que comme une figure qui possède une véritable substance idéologique. »
L’État comme une entreprise
Au fil de son essai, Arnaud Miranda fait défiler plusieurs figures qui nourrissent la pensée néoréactionnaire, du libertarien Hans-Hermann Hoppe au philosophe britannique Nick Land, en passant par Murray Rothbard. Mais c’est surtout autour de Curtis Yarvin que s’articule son analyse. Ancien ingénieur de la Silicon Valley devenu blogueur politique sous pseudonyme, Yarvin est présenté par l’auteur comme l’un des principaux architectes de la néoréaction contemporaine. Selon Arnaud Miranda, les textes qu’il publie à partir de 2007 dans les marges du Web contribuent à donner une cohérence intellectuelle à un courant encore embryonnaire.
Dans ses écrits, Yarvin développe une critique radicale de la démocratie, qu’il
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