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L’héritage vivant de VLB éditeur

Au Québec, une maison d’édition qui franchit le cap du demi-siècle est plus qu’une entreprise culturelle : c’est un pan entier de l’histoire littéraire et politique. Discussion avec le directeur de l’édition actuel, Alain-Nicolas Renaud.

« Ce qui est intéressant avec une maison qui a de l’âge comme la nôtre, explique Alain-Nicolas Renaud, c’est que ce passé, le fait que ce soit la maison de Victor-Lévy Beaulieu, mais également celle de Jacques Lanctôt, nous rassérène dans certaines décisions parce qu’on ne parle pas seulement pour nous, mais aussi pour ce que cette maison a représenté et continuera de représenter après nous. »

Ironiquement, Alain-Nicolas Renaud a passé plus d’années à VLB éditeur que son illustre fondateur — une quinzaine d’années pour Renaud, alors que le plus célèbre des Pistolois y a été à l’œuvre moins d’une décennie. Victor-Lévy Beaulieu fonde sa maison éponyme en avril 1976. Il est accompagné de cinq acolytes non moins illustres : Gilbert La Rocque, Michel Garneau, Jean-Claude Germain, Claude Lévesque et Léandre Bergeron. Ce sont eux qui signeront les premiers titres, notamment, le tout premier L’étrangeté du texte : Essais sur Nietzsche, Freud, Blanchot et Derrida, de Claude Lévesque, qui annonce déjà une orientation préférentielle vers la réflexion profonde et l’engagement.

L’année 1976 est emblématique pour le milieu littéraire et théâtral québécois. C’est l’année d’Inès Pérée et Inat Tendu de Réjean Ducharme. Celle de Filles-commandos bandées de Josée Yvon, de L’Euguélionne de Louky Bersianik, de Sainte Carmen de la Main de Michel Tremblay, de La Nef des sorcières d’un collectif composé de Nicole Brossard et Marie-Claire Blais, entre autres, de Je suis une maudite sauvagesse d’An Antane Kapesh dans une traduction de Josée Mailhot, du Roman à l’imparfait de Gilles Marcotte. Sont aussi fondées les revues Estuaire, Jeu et Lettres québécoises. Et enfin, un certain Parti québécois, avec à sa tête René Lévesque, se fait élire pour la première fois.

Beaulieu publie lui-même dans sa fraîche maison les récits Blanche forcée et N’évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel. Dans ce dernier, il se lamente à propos de son double rôle d’écrivain et d’éditeur, l’un annihilant l’autre : « ma vie d’éditeur m’épuise parfois et j’ai sommeil devant ma table, juste assez conscient pour me rendre compte que le pot de vaseline dont je parlais tantôt est plutôt un pot de Vicks, ce qui m’est lourd de conséquences. »

À l’occasion du 20e anniversaire de l’éditeur, en 1997, Jean Royer écrit dans Lettres québécoises : « VLB éditeur allait résumer les aspirations d’une société qui voudrait désormais s’identifier par sa littérature. » Et en cinq décennies, la maison fera paraître quelque 1200 titres, un immense catalogue, pour un immense engagement.

Des successions
L’histoire de VLB éditeur se décline en époques distinctes, imprégnées par des changements de mains qui, paradoxalement, ont préservé son ADN. Victor-Lévy Beaulieu cède la maison à Jacques Lanctôt en 1984. Sous son règne, le roman et l’essai sociopolitique se déploient. Lanctôt prend des risques en publiant de jeunes auteurs, comme Dany Laferrière, Madeleine Gagnon, Michel Dorais ou Marie Laberge. La maison bourgeonne.

En 1990, VLB éditeur passe au groupe Sogides. Jacques Lanctôt y demeure éditeur, puis quitte la maison pour fonder Lanctôt éditeur en 1995. Sogides est ensuite acheté par Québecor en 2005. VLB éditeur intègre alors le bouquet de maisons d’édition aujourd’hui connu sous le Groupe Ville-Marie Littérature, aux côtés de Typo, L’Hexagone, La Bagnole et les Éditions du Journal.

C’est dans cette continuité complexe, entre héritage et mutations industrielles, qu’Alain-Nicolas Renaud incarne la mémoire et la vision contemporaine de VLB éditeur. Pour lui, l’histoire n’est pas un fardeau, mais une structure. Il pose le regard sur les figures fondatrices avec un respect lucide : « Victor-Lévy Beaulieu n’est pas une figure tutélaire pour moi, mais disons que c’est une figure qui impose le respect. Jacques Lanctôt aussi. Une maison, c’est surtout tous les auteurs et toutes les autrices qui y sont passés et qui ont laissé leurs marques. »

Une maison vivante
Ce qui définit VLB éditeur aujourd’hui, c’est ce double ancrage dans l’humain et l’historique. Depuis l’inclusion au groupe, où des ressources sont partagées, notamment pour ce qui est des communications, de la promotion ou de la gestion des droits étrangers, l’édition des douze à vingt titres annuels se fait entièrement par la petite équipe conduite par Alain-Nicolas Renaud et composée des éditrices Marie Hélène Poitras et Miruna Craciunescu, et du coordonnateur à l’édition Billy Robinson. Martin Balthazar est le directeur principal du Groupe Ville-Marie Littérature et veille sur la boîte depuis plus longtemps qu’Alain-Nicolas Renaud, assurant ainsi une grande stabilité des visées éditoriales.

Au cours des dernières années, VLB éditeur s’est davantage concentré sur la littérature et la fiction, tout en conservant les piliers de son héritage essayistique. VLB éditeur se veut toujours « une maison qui a des affinités indépendantistes, une maison littéraire qui à sa création avait des aspirations émancipatrices », d’avancer Renaud. Elle se réclame d’un intérêt poussé pour l’histoire du Québec et son passé syndicaliste et collectiviste. « On est aussi, bien sûr, une maison généraliste, poursuit le directeur de l’édition, qui fait des choses qui ne sont pas nécessairement dans la ligne du parti ou dans la ligne de notre mentalité à nous-mêmes propre. Nous sommes une maison qui a également une propension, un souhait, un désir de liberté, de débat public et même de s’exposer à des débats inhabituels par rapport à nos ornières personnelles. »

imageL’investissement de VLB éditeur pour la littérature vivante est particulièrement notable avec le prix Robert-Cliche du premier roman. Ce concours attire chaque année entre 100 et 150 manuscrits, offrant à la maison la chance de découvrir de nouvelles voix. Ryad Assani-Razaki, Antoine Charbonneau-Demers, Line Richard ou Paul Serge Forest sont parmi les plus récents lauréats et lauréates du prix, qui a couronné par le passé des écrivains et écrivaines comme Chrystine Brouillet, Robert Lalonde ou Roxanne Bouchard.

M. Renaud insiste sur la nature collective et passionnelle du travail éditorial et fait amplement référence à ses camarades lors de l’entrevue. Pour lui, l’essence du métier réside dans l’intimité du travail sur le texte : « Ce qui me fascine et me plaît le plus, c’est la dimension artisanale, c’est vraiment le travail du texte avec l’auteur. » Il décrit la relation avec l’écrivain comme un échange constant où le manuscrit sert d’intermédiaire. Et où le papier continue d’être un socle : « On fait un métier qui est axé sur le matériel. C’est un des derniers métiers intellectuels axés sur le matériel. À VLB éditeur, on aime le papier et sa texture », de conclure Alain-Nicolas Renaud. Ainsi, la pérennité, ce n’est pas tout changer constamment, mais construire par le temps et par les auteurs.

De gauche à droite : Marie Hélène Poitras, Martin Balthazar, Alain-Nicolas Renaud et Billy Robinson. Absente de la photo, Miruna Craciunescu

Photo d’Alain-Nicolas Renaud : © Billy Robinson/VLB éditeur
Photo de l’équipe : © Chantal Landry/VLB éditeur

Dans cet article

L’étrangeté du texte : Essais sur Nietzsche, Freud, Blanchot et Derrida

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Inès Pérée et Inat Tendu

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Filles-commandos bandées

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L’Euguélionne

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Sainte Carmen de la Main

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La Nef des sorcières

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Je suis une maudite sauvagesse

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Roman à l’imparfait

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Estuaire

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Jeu

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Lettres québécoises

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Blanche forcée

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N’évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre

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ma vie d’éditeur m’épuise parfois et j’ai sommeil devant ma table, juste assez conscient pour me rendre compte que le pot de vaseline dont je parlais tantôt est plutôt un pot de Vicks, ce qui m’est lourd de conséquences.

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Lettres québécoises

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