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Maude Jarry : Une vie sans enfants

 

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Maude Jarry : Une vie sans enfants
Après avoir publié en 2019 Si j’étais un motel j’afficherais jamais complet (Ta Mère), un recueil de poésie à la langue directe et déliée, Maude Jarry fait paraître six ans plus tard La mère des larves, un premier roman pour lequel elle a remporté deux des récompenses québécoises les plus courues, le Prix littéraire des collégiens et collégiennes et le Prix des libraires du Québec. Le thème qu’il aborde n’est sûrement pas étranger à son succès. La misogynie médicale, sujet qui ne remonte pas à hier, mais qu’on commence tout juste à sortir de l’ombre, laisse dans la souffrance et la confusion un grand nombre de femmes. Prendre des décisions quant à l’intégrité de son propre corps semble pourtant tout ce qu’il y a de plus légitime, mais pour la narratrice du livre, ce sera un véritable parcours de la combattante.

Sarah s’est récemment fait laisser par Gabriel après huit années d’amour et de complicité. Leurs liens ne s’étaient pas à proprement étiolés, la raison s’avère plus pragmatique : il voulait avoir un enfant, elle n’en voulait pas. À aucun moment n’est évoquée la motivation du personnage à écarter l’expérience de la maternité. Après tout, ajoute Maude Jarry, rencontrée dans un café du Vieux-Montréal, on ne demande pas à une personne qui souhaite des enfants pourquoi elle en veut. Le refus de la parentalité mériterait une même considération.

Une femme ne devrait pas avoir à justifier les choix qui concernent sa vie. Pas plus qu’elle ne devrait être affublée du mal imaginaire lorsqu’elle tente d’expliquer à un spécialiste de la santé les maux qui l’assaillent. C’est pourtant ce qui arrive à Sarah, éprouvant des douleurs au ventre, en plus d’espérer, en vain, le consentement d’un médecin pour une intervention visant à la rendre stérile. « Je pense que c’est la médecine qui, historiquement, est très misogyne, paternaliste, raciste. Ça englobe plein d’autres problématiques aussi, notamment envers les communautés marginalisées. Pour le livre, j’ai dû faire beaucoup de recherches sur l’histoire de la gynécologie, qui est absolument dégueulasse et épouvantable », révèle Maude Jarry.

Les recherches lui apportent néanmoins l’impression d’en apprendre tout un rayon dans une multitude de domaines. « Je trouve ça le fun parce que l’écriture, ça me permet un peu de faire plein de jobs que j’aurais aimé faire. » Ouverte aux possibles, la littérature favorise en quelque sorte une destinée augmentée.

Une revendication incomprise
La règle du deux poids deux mesures se trouve malheureusement appliquée quand il s’agit de reproduction. Les attentes ne sont pas égales selon que l’on est un homme ou une femme, cette dernière recevant davantage les foudres de commentaires l’obligeant à constamment répondre de ses décisions. Le « rôle social » qu’on attend d’elle ne correspond pas au désir de Sarah de faire sa vie sans enfants. « On l’entend avec la montée des discours natalistes en ce moment », poursuit Jarry, rappelant qu’en France notamment une lettre est envoyée aux jeunes de 29 ans dans le but qu’ils et elles réfléchissent à la possibilité de se reproduire, allant jusqu’à mentionner l’option de congeler gamètes et ovules. Si aujourd’hui les curés ne passent plus dans les maisons pour questionner les femmes sur leur prochaine grossesse, le gouvernement s’en charge.

Sarah Dubuc, la narratrice du livre, bataille donc à faire reconnaître son droit à la non-procréation et en parallèle à chercher de l’aide pour ses souffrances physiques. Sans compter la peine d’amour de laquelle elle doit se relever, le déclin cognitif qui affecte sa grand-mère et la présence d’une mère envahissante qui ne recule devant rien pour assurer le devenir « fertile » de sa fille. Jusqu’à lui proposer une retraite dans un monastère aux mœurs douteuses, administré par la Communauté du Cœur-Saignant de Marie.

Le mauvais sort semble jeter son dévolu sur Sarah, comme pour nous rappeler que la liberté des femmes est toujours très chère payée. Et ce n’est que lorsqu’elle s’écroule sur l’asphalte que l’on commence à croire qu’elle ne va réellement pas bien.

Afin de supporter l’anéantissement de son existence et faire résistance à la situation, la protagoniste fait preuve d’ironie, allant parfois même jusqu’au sarcasme, un procédé délibéré de la part de Maude Jarry. « Le cynisme de Sarah est à la fois son moteur et son mécanisme de défense. Aussi, ça me permettait d’ajouter une couche d’humour dans le livre parce qu’on s’entend que c’est assez intense, assez dense, j’avais donc envie d’alléger certains passages. » Plusieurs morceaux relèvent d’un aspect plus fantastique (à cause du mal inconnu qui la tenaille, son chat Richard et ceux de la clinique vétérinaire où elle travaille deviennent agressifs à son endroit, un passage inspiré du film Alien) et d’autres presque mystiques (l’imposition sur son abdomen des mains de sa grand-mère, une mamie à la conscience intermittente qui semble pourtant détenir une compréhension surnaturelle de ce qui ronge sa petite-fille).

La mort en face
L’autrice décrit également avec une précision chirurgicale le processus de décomposition d’un macchabée par les larves. Elle a d’ailleurs pratiqué à une époque antérieure le métier d’embaumeuse, sujet qui sera à l’honneur dans son prochain livre. Non, Maude Jarry ne fait pas dans l’euphémisme. « Oui, ça nous confronte à notre statut de mortel, mais quand tu réalises que ta vie n’est pas éternelle, c’est là que tu veux vivre la vie que tu as envie de vivre. » Ce qui pousse Sarah à contrer le malheur et à assumer complètement sa volonté d’être une nullipare.

Même si la notion de couple n’est pas explicitement exploitée dans le roman, on perçoit un malaise dans l’univers hétérosexuel. « […] Gabriel a réussi à scorer une femme à qui il arrivait pas à la cheville, une tendance lourde, mais si commune chez les hommes de mon entourage », exprime la narratrice. Si on avait pu demander à Sarah comment se portent les relations hommes-femmes en 2026, il est fort probable selon Maude Jarry « qu’elle dirait que c’est ordinaire ». Violence, féminicides, déséquilibre dans les rapports de la fameuse charge mentale, montée du masculinisme, propos haineux exacerbés envers les femmes, tout ça ne concourt pas à améliorer les droits de celles-ci sur leur corps.

Endossant plusieurs genres littéraires, l’autrice avoue éprouver beaucoup d’admiration pour les écrivaines flirtant avec l’horreur et la weird fiction — littérature de l’étrange —, telles que Mariana Enríquez, Mona Awad, Carmen Maria Machado, Julia Armfield. D’une façon plus ou moins consciente, elles sont toutes à leur manière des figures d’émulation.

Le roman La mère des larves, imaginé dès 2010 alors que son autrice était à l’université, suscite chez elle bien des surprises par les prestigieuses récompenses qu’il accumule. Elle les reçoit « avec beaucoup d’étonnement et de gratitude, honnêtement. C’est quelque chose à quoi on pense pas vraiment quand on écrit. C’est comme une espèce de plus un peu fou, qui semble un peu inaccessible. Je suis encore en train de le processer, je réalise pas encore ». Une franche revanche pour Sarah qui se relève de bien des affronts.

Photo : © Eve B. Lavoie

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