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Depuis plusieurs mois, la série canadienne Game Changers de Rachel Reid ainsi que Heated Rivalry, l’adaptation réalisée par Jacob Tierney et diffusée sur Crave, connaissent un immense succès. Avec plus de 3,7 millions de livres vendus et plus de 10 millions de visionnements par épisode, cette romance sportive entre deux hommes aura été une des séries de l’année en Amérique du Nord. Et ce n’est pas fini : la saison 2 sera diffusée au printemps prochain, un septième livre est prévu en juin 2027 et les traductions françaises paraissent cet été.
James : Devrait-on être surpris de la popularité de Heated Rivalry?
Geoffroy : Oui et non. Quand Joie de livres a ouvert, notre cofondatrice, Claire, était déjà fan et insistait pour qu’on en prenne des piles. Avant même la première bande-annonce, elle était convaincue que ce serait gigantesque. Comme fan de romance queer, j’avais envie d’y croire, mais l’absence de précédents modérait mon optimisme. Claire aura eu raison. Bien qu’on ait commandé des Game Changers jusqu’à ne plus savoir où les mettre, on a quand même fini par en manquer. Le soir de la première mondiale de la série à l’Université Concordia, nous avions organisé un événement festif en présence de l’autrice, et les acteurs principaux nous ont rejoints. Ils parlaient tous les trois de leur vision paisible des prochains mois… tout laisse croire que l’ampleur de l’engouement les a eux-mêmes pris de court.
J : Qu’est-ce qui explique ce succès?
G : Comme plusieurs fans de romance, je ne crois pas que le genre doive encore expliquer ses succès. On pose rarement (ou différemment) la question devant la popularité du Witcher ou de Game of Thrones, par exemple. Trop souvent, on limite les accomplissements en romance à leurs ventes — on les traite comme des curiosités sociologiques, des « phénomènes » portés par la magie des algorithmes (quand ça n’engendre pas une panique morale devant le regard et le désir féminins) — alors que c’est un genre qui repose sur le talent, la passion et le travail de professionnelles et de fans dévouées.
Les raisons d’aimer ces séries sont multiples. Comme romances, elles racontent le triomphe de l’amour sur ce qui lui fait obstacle. Et même si l’histoire débute en 2008 et que le premier livre est paru en 2018, plusieurs de ces obstacles sont toujours d’actualité : homophobie systémique, culture de l’hypermasculinité, floutage de l’intime et de l’extime, empiétement de la sphère professionnelle sur la vie personnelle, inégalités économiques, pressions familiales, différences culturelles et communicationnelles, la Russie, etc. Les livres donnent à espérer que l’isolement puisse céder le pas à la communauté, que les façades fortes soient amadouées par une authentique vulnérabilité. Mais l’efficacité des œuvres dépend de leur exécution, et de l’avis des fans aux événements à Joie de livres, tout a plu : personnages, tropes, rythme, humour, tension romantique et écriture pour les livres; jeu, éclairages, trame sonore, angles de caméras et jusqu’aux choix typographiques pour la télésérie.
G : Quels sont les impacts de la série pour les communautés LGBTQ+?
J : L’enthousiasme grand public des Game Changers, qui met en scène des identités sexuelles qui ont souvent été (et sont encore) stigmatisées, a suscité de nombreuses discussions quant à la représentation de groupes marginalisés. On peut lire des critiques des corpulences stéréotypées, de l’hypersexualisation des hommes qui aiment les hommes et de la spectacularisation du placard; c’est-à-dire, du passage obligé de la honte (de l’amour qui n’ose pas dire son nom) à la fierté (la sortie du placard des personnages qui peuvent enfin revendiquer leur amour).
S’il est difficile d’ignorer ces inquiétudes de la part de membres de la communauté, on ne peut pas non plus ignorer les potentiels effets positifs de montrer des personnages qui ne se conforment pas aux attentes masculinistes et hétéronormatives des milieux sportifs professionnels. Après avoir banni l’usage du ruban arc-en-ciel en 2023, la LNH s’est ravisée, mais la ligue reste timide en matière d’inclusivité. La passion pour la série aura, par exemple, inspiré les Sénateurs d’Ottawa à proposer des maillots avec les noms Hollander et Rozanov au profit d’Ottawa Pride Hockey. Dans notre propre librairie, la série aura été l’occasion d’une célébration de la joie queer. Les soirées festives, projections et trivia autour de la série ont permis à une communauté de fans diversifiée de se rencontrer et de tisser de nouvelles amitiés.
Le succès des Games Changers offre aussi plus de visibilité à d’autres romances sportives queers : pour les prochains mois, nous organisons des clubs de lecture de Crash Test d’Amy James, S’embrasser dans l’ombre de Shan Martin, et Cleat Cute de Meryl Wilsner (un livre qui sera également adapté en télésérie). On peut espérer que ces succès inviteront les milieux du livre et de la télévision à donner une plus grande place aux histoires ainsi qu’aux artistes LGBTQ+, et que le public sera au rendez-vous.






