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«Nous, la braise»: les cendres de la guerre d’Otoniya J. Okot Bitek

Source : Le Devoir

En 1988, deux ans après le déclenchement de la guerre civile ougandaise ayant mené Yoweri Museveni à la tête de ce pays enclavé d’Afrique de l’Est, Joseph Kony fonde l’Armée de résistance du Seigneur (LRA, pour Lord’s Resistance Army), dans le but de renverser le président et de mettre en place un régime basé sur les dix commandements de la Bible.

Alors que d’autres groupes de rebelles comptent sur le recrutement volontaire de leurs membres, la LRA recourt à l’enlèvement pour gonfler ses rangs, capturant hommes, femmes et au moins 25 000 enfants, contraints de devenir soldats, porteurs ou réduits à l’esclavage sexuel entre 1986 et 2005.

C’est d’abord dans le cadre d’un projet de recherche universitaire piloté par Erin Baynes, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique, que l’écrivaine et poète canadienne Otoniya J. Okot Bitek, née au Kenya de parents ougandais, a pour la première fois entendu les témoignages de survivantes des violences de la LRA, dans ce qui devait d’abord être un essai consignant leur expérience et leur prise de parole.

« Je me suis rapidement rendu compte qu’il m’était impossible de vérifier les allégations de violence, de mauvais traitements, de viols et de tortures que ces femmes rapportaient, souligne l’autrice, jointe à Kingston, où elle enseigne et réside. Pour être fidèle à leur vécu, et en faire une vérité, il me fallait passer par la fiction. »

Entamé en 2011, Nous, la braise a exigé de l’écrivaine près de quinze ans de travail. « La première version du récit était extrêmement douloureuse. En la retravaillant, j’ai essayé de redonner de l’agentivité à ces femmes, d’injecter à leur histoire un sens du futur. Je souhaitais aussi que les prochaines générations, notamment les enfants des victimes, puissent lire le texte sans qu’il soit pour eux trop violent et insurmontable. »

Récit polyphonique et protéiforme

Le roman fait entendre un chœur de femmes dont se détachent les voix de Miriam, d’Helen et de Maggie, trois survivantes de l’Armée de résistance du Seigneur, enlevées des années auparavant, lorsqu’elles étaient écolières. Alors qu’elles tentent de mener leur vie de femmes et de mères, et de bâtir un futur pour leurs enfants, ces héroïnes racontent leurs souvenirs, leurs blessures et leur colère, leurs rêves et leurs victoires, invitant les lecteurs à gravir avec elles les montagnes dans lesquelles elles ont à jamais laissé une partie d’elle-même.

Dans une prose à la fois poétique et implacable, magnifiquement traduite par Valérie Bah, Otoniya J. Okot Bitek convoque la tradition orale du peuple acholi pour offrir un roman polyphonique et protéiforme dont les différents témoignages — à la fois distincts et répétitifs — contraignent à regarder l’horreur en face et à en mesurer les conséquences sans taire la résilience et la volonté d’avancer qui en émergent. Les témoignages sont entrecoupés de légendes ancestrales — des histoires de femmes-coqs et de poissons-chats — dans l’objectif, au diapason de ses protagonistes, de faire sens de l’indicible.

« Je souhaitais m’éloigner de la culture occidentale du roman, dont le récit est linéaire et porté par un seul héros. Je voulais imaginer plusieurs conteurs, et plusieurs spectateurs, parce que toutes les voix comptent et contribuent à raconter une histoire, y compris celles des ancêtres. Nos traditions, à travers le monde, sont porteuses d’une sagesse qui peut nous offrir des réponses lorsque le monde ne va pas bien, nous offrir de nouvelles façons de nous y engager. »

Itinéraire vers la porte du non-retour

Au fil de leur voyage forcé, les femmes racontent les terres qu’elles foulent, esquissant par leurs récits « une carte qui ne se trouve dans aucun atlas », la carte d’un territoire qu’elles transforment elles-mêmes en y confiant leur souffrance et leurs deuils. « Nous avons atteint les montagnes et entamé la dernière traversée qui nous ramènerait chez nous. Les montagnes exigeaient que nous marchions à la queue leu leu, expulsant les enfants qui dérapaient des parois abruptes, offrant leurs os à la kaolinite tout au fond, leur blancheur rendue plus crémeuse par la dissolution du sang et des tendons dans la rivière et la terre en bas. Combien d’enfants ? Qui sait ? Qui comptait ? Des enfants tombaient. »

« Je suis une personne de la diaspora, raconte Otoniya J. Okot Bitek. J’ai vécu plus longtemps au Canada qu’ailleurs dans le monde. Le sol sur lequel je marche tous les jours ne porte pas l’histoire de mes ancêtres. Les femmes dont je raconte l’histoire ne savaient pas où elles étaient, et même en revenant à la maison, certaines, dix ans après leur enlèvement, n’appartenaient plus à aucun lieu, à aucune famille. J’ai voulu faire écho au livre A Map to

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Titre: Nous, la braise

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