Source : Le Devoir
La réalité dépassant parfois la fiction, il n’est pas étonnant qu’André Noël et Alain Roy, rédacteurs principaux du rapport central de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, plus connue sous le nom de commission Charbonneau, aient eu l’idée de s’inspirer des vérités sidérantes qui y ont été mises au jour afin d’écrire une série télévisée. Ce projet n’étant finalement pas advenu — et ayant plutôt mené à la série documentaire Corruption : les révélations chocs de la commission Charbonneau, réalisée par Sébastien Trahan —, l’ancien journaliste et enquêteur pour ladite commission a donc entrepris l’écriture d’un roman dont l’action se déroule dans le milieu hautement corrompu de la construction, au début des années 2000.
La cité ayant le peu enviable privilège d’être l’objet du titre de l’ouvrage d’André Noël est celle qui fut le royaume du maire Gilles Vaillancourt pendant 23 ans et où fleurissait « un réseau de corruption absolument ubuesque », comme le qualifie l’auteur. C’est dans cette conjoncture qu’évolue Valérie Simon, appelée à reprendre l’entreprise de construction de son père. « Ça offre un contraste qui est très fort : cette jeune ingénieure idéaliste va se confronter à une gang de pourris qui sont tous des hommes… sauf sa propre mère, qui s’est fait happer par ce réseau de corruption là. » Sans compter que la misogynie déployée par ce boys’ club ne fait qu’accroître l’odieux du contexte qu’elle doit braver.
Si la protagoniste s’avère un personnage purement fictif, celui du comptable équivoque qui l’aide à manœuvrer dans ce microcosme putride, comme d’autres figures du roman, est inspiré d’un réel individu, à savoir, dans son cas, d’un organisateur politique que l’on a pu entendre témoigner lors de la commission d’enquête. Il sera l’unique allié de Valérie lorsque, à la suite de l’écroulement des poutres qui devaient soutenir un viaduc (en tous points semblable à celui du Souvenir, qui s’est effondré en 2006), ses partenaires se retourneront contre elle.
En effet, l’héroïne — qui par ailleurs n’est pas blanche comme neige — ne saurait se fier aux autorités légales. « Au moment où se déroule le récit, les journalistes — je n’étais pas le seul — exposaient déjà d’énormes déficiences à Laval, et il ne se passait rien. La police n’enquêtait pas. Il y avait un scandale qui s’allumait un tout petit peu, puis ça s’éteignait. Ni la police, ni le système judiciaire, ni le système politique ne prenaient ça au sérieux. […] Au début des années 2000, c’était la corruption totale. »
Du quotidien à la littérature
On pourrait croire que tout ce dont il a été témoin, tant dans sa carrière médiatique qu’en tant qu’enquêteur pour la commission Charbonneau, a condamné au cynisme le coauteur de Mafia Inc. — porté au grand écran par Podz en 2019. Or le principal intéressé, tout sourire, s’en défend. « Le fait qu’il y ait eu la commission, le fait qu’il y ait eu des règles après, ça fait en sorte que je crois encore au régime démocratique dans lequel on vit. C’est un régime un peu boiteux, mais, comme disait Churchill, entre ça et le fascisme… on préfère ça. Et puisqu’on est dans une démocratie, les journalistes ont le droit de dénoncer ce qui fonctionne mal sans être abattus ou jetés en prison. »
Il existe néanmoins une limitation de facto à la liberté de la presse. Et bien au-delà des menaces de mort professées à l’endroit d’André Noël (à propos d’une situation ayant eu cours à Laval, d’ailleurs), c’est précisément ce qui a incité le journaliste à renoncer à sa profession : il était « inondé de poursuites ». « Je passais mon temps au palais de justice, explique-t-il, c’était infernal ! Après plusieurs procès, je n’en pouvais plus. » Il déplore en outre les frais colossaux que la presse assume lors de procédures judiciaires souvent lancées par des compagnies jouissant d’importants capitaux. « Ça peut faire en sorte que, parfois, les médias, surtout les plus fragiles, vont craindre de publier. Ou vont faire des rétractations, alors qu’il n’y avait pas lieu d’en faire. C’est très très risqué de faire des enquêtes. La lutte n’est pas toujours à armes égales. Et ça limite la bonne circulation de l’information. » L’auteur a fait preuve de prudence afin que son livre ne l’expose pas à de tels désagréments.
André Noël a aussi dû démontrer de la persévérance, car, de son propre aveu, Jean Bernier, directeur de l’édition chez Boréal, lui a fait revoir son ouvrage à plusieurs reprises. « J’avais l’impression d’être un galérien pendant que lui tapait sur le tambour », lance-t-il en riant, se disant
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





