Source : Le Devoir
« J’ai commencé par ne pas aimer Flaubert, lance d’entrée de jeu Robert Lalonde. Parce qu’on m’en a imposé la lecture au collège. C’est à partir du moment où j’ai mis le nez dans sa correspondance que je me suis intéressé passionnément à l’homme et à son temps. Depuis 50 ans, les lettres de Flaubert n’ont pas quitté mon bureau. J’y reviens sans cesse. Ça me sert de vitamine. »
À sa mort en 1880, Flaubert a laissé plus de 4000 lettres adressées à près de 300 correspondants, tels que Louise Colet, George Sand, Guy de Maupassant et Émile Zola. « On voit apparaître là toute sa conception de l’art, explique Lalonde. Il y a son pessimisme légendaire, mais toujours entremêlé d’espoir, son caractère généreux et impitoyable, cette façon de vilipender la bêtise tout en sanctifiant l’art. »
Pour Lalonde, ça ne fait pas de doute, la voix de Flaubert n’a rien perdu de sa pertinence, et ses lumières sont hautement nécessaires au présent. « À notre époque, où règnent l’hypocrisie et l’abandon de la vérité, où toutes les opinions se valent, où la bêtise triomphe à toutes sortes d’égards, je pense, comme le pensait Flaubert il y a 150 ans, que l’art est la seule manière de sauver nos peaux. C’est en grande partie les parallèles entre les deux époques qui m’ont incité à terminer le bouquin. Si la bien-pensance qui est dans l’air du temps amène les artistes à ne pas oser s’aventurer quelque part, on n’est pas sortis du bois ! »
Ouvrir le dialogue
Dans L’imagination que donnent les vraies tendresses, un livre qui paraît ces jours-ci, soit presque 45 ans après La belle épouvante, le premier roman de Lalonde, il est question de littérature et d’amour, de nature et de société. Deux écrivains, Robert au début du XXIe siècle et Gustave à la fin du XIXe siècle, entretiennent une correspondance où se déploie une complicité qui transcende le temps et l’espace.
« Ta furie me fouette et m’enthousiasme dans une même émotion bienfaisante », écrit en 2024 le résident de North Hatley à son vieil ami qui vit en ermite à Croisset en 1880. « Tu rebâtis mes ponts coupés, poursuit-il, nettoies mon ciel bouché, me rappelant simplement que l’art est une piqûre de vitamines pour pondeurs fatigués et qu’on peut en jouir, comme de notre misère, l’avaler comme on boit l’air, même et surtout quand il vient à manquer. »
En 2001, dans une pièce intitulée Monsieur Bovary ou Mourir au théâtre — montée au TNM par Lorraine Pintal, avec Gilles Renaud dans le rôle de Flaubert —, Robert Lalonde se permettait déjà de « dialoguer » avec son maître à penser. Dans le programme de soirée, l’auteur déclarait : « À travers l’intransigeance de Flaubert, son mépris pour la popularité, ses outrances grotesques et son sens du sublime, je tente de confronter le vide de notre société du spectacle à la parole d’un homme qui, avec une obstination terrible, s’acharnait à férocement déranger. »
À lire aussi
Ultime hommage
Pour Lalonde, le livre qui paraît ces jours-ci aux Éditions du Boréal est une manière de rendre un ultime hommage. « Si j’ai décidé de relever le pari, de mener à terme cette audacieuse et improbable conversation, si j’ai osé répondre à ce que j’appelle une émotion d’écriture, c’est en quelque sorte pour en finir avec mon obsession pour Flaubert. Je me suis beaucoup amusé à imaginer que se développe entre nous une véritable amitié. En écrivant, je me disais que je serais peut-être le seul à me comprendre dans cette affaire-là, mais qu’au moins j’irais jusqu’au bout. »
La forme a beau être inhabituelle, le rituel peu orthodoxe, on retrouve dans ce livre le ton méditatif que Robert Lalonde cultive depuis de nombreuses années, une suite de petites et de grandes considérations sur l’art et la vie, l’amour et la mort, de quoi instruire et émouvoir, donner ou redonner du sens à notre passage sur terre. « Le tigre va mourir avec ses rayures », lance l’auteur avec amusement.
En compagnie de Michèle Plomer, autrice du livre De métal et d’amour, sur le point de paraître chez Druide, Robert Lalonde prendra part à une causerie le 4 septembre, à 17 h, à l’occasion des Correspondances d’Eastman. On en profitera pour évoquer Flaubert et souligner la parution de L’imagination que donnent les vraies tendresses. « J’étais là dès la première édition, explique l’auteur, un habitué des Correspondances. J’y ai fait beaucoup de spectacles. C’est un organisme qui est à la fois grandissant et menacé. Si j’ai toujours énormément épaulé cet événement-là, c’est parce que je le trouve essentiel. »
Une 23e édition pour les Correspondances d’Eastman
À voir en vidéo
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






