Image

Nos langues maternelles ne sont pas des langues inférieures

Source : Le Devoir

« Nos langues maternelles ne sont pas des langues inférieures » : j’ai lu récemment cette citation qui m’a beaucoup fait réfléchir à mon propre rapport à la langue. Ce rapport a toujours été complexe. Ma langue maternelle est le kirundi : la langue que je parle avec ma famille, la langue de mon foyer. Ma deuxième langue est le français, celle que je maîtrise le mieux et dans laquelle j’ai fait toute ma scolarité, puis construit ma vie professionnelle.

Au Burundi, j’ai grandi avec une conscience aiguë d’une hiérarchie implicite où le français trônait comme la langue supérieure, celle qui pouvait me propulser vers un avenir meilleur. À l’inverse, le kirundi était souvent relégué au rang de langue que l’on parlait par attachement affectif ou par habitude. Le message était clair : le français était la langue « supérieure ».

Cela ne m’a jamais été dit explicitement. Ce n’était pas nécessaire. Au Burundi, la maîtrise du français agissait comme un marqueur social qui plaçait ceux qui le maniaient au sommet de l’échelle. Cette réalité est évidemment liée au passé colonial du pays. Le système éducatif burundais est un héritage direct de la colonisation belge. Pendant longtemps, l’éducation s’est faite exclusivement en français. Maîtriser cette langue signifiait donc avoir accès à l’éducation et à certaines opportunités. Le français était bien plus qu’un simple outil de communication : il représentait le pouvoir, l’intelligence et la réussite.

L’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o, dans son essai Décoloniser l’esprit, décrit comment les systèmes éducatifs coloniaux ne visaient pas seulement à enseigner une langue étrangère, mais aussi à instiller chez les locuteurs natifs une honte profonde envers leur propre langue. On punissait les enfants qui parlaient leur langue maternelle, les forçant parfois à porter des insignes humiliants destinés à les faire passer pour stupides. C’était une méthode insidieuse visant à dévaloriser la langue locale tout en sacralisant celle du colonisateur. Cette hiérarchie implicite a fini par façonner notre rapport à nous-mêmes.

La langue du colon a survécu à la colonie. Mais, plus grave encore, nous avons fini par intérioriser l’idée que notre propre langue constituait une entrave à la modernité, un fardeau dont il faudrait se délester pour réussir. Cette hiérarchisation ne s’arrête pas aux frontières du Burundi ou de l’Afrique. Elle voyage avec nous.

J’ai souvent été frappée par ces familles burundaises qui s’installent au Canada avec des enfants parlant couramment kirundi et qui, presque dès leur arrivée, cessent complètement de leur parler cette langue. Le raisonnement est souvent le même : pour qu’un enfant maîtrise parfaitement le français, ou pour qu’il perde son accent, il faut qu’il se coupe entièrement de sa langue maternelle.

Pourtant, étude après étude, la recherche démontre qu’élever un enfant dans deux langues ou plus, loin de le troubler ou de ralentir son développement, stimule ses capacités cognitives. Le fait de naviguer constamment entre différents systèmes linguistiques améliore notamment la mémoire, la concentration, la résolution de problèmes et la capacité d’adaptation.

Les bénéfices s’étendent également à la réussite scolaire. Même lorsque les enfants commencent leur scolarité dans leur langue maternelle, puis, à la suite d’une immigration ou d’un changement de contexte, poursuivent leurs études dans une autre langue, les apprentissages acquis dans une langue se transfèrent vers l’autre. C’est ce qu’on appelle le transfert interlinguistique, l’un des phénomènes les mieux documentés par la recherche en éducation.

Les enfants burundais n’arrivent pas au Canada sans aucune base en français. La plupart ont déjà commencé leur scolarité dans cette langue. Il faut généralement quelques mois avant qu’ils se sentent à l’aise dans un nouvel environnement francophone. Maintenir le kirundi à la maison pendant cette transition ne ralentit pas ce processus. Au contraire, cela le soutient. Il est d’ailleurs presque impossible pour un jeune enfant d’être immergé dans un environnement linguistique sans qu’il finisse par acquérir naturellement cette langue.

L’effacement du kirundi découle souvent de cette croyance intériorisée selon laquelle cette langue, comme tant d’autres langues africaines, ne servira pas leurs enfants dans le futur. Peut-être n’ouvrira-t-elle pas toutes les portes professionnelles. Mais elle leur permettra de parler à leur grand-mère ou de comprendre la culture dans laquelle ils sont nés lorsqu’ils y retourneront en vacances.

Et cela ne s’applique pas qu’aux enfants d’origine africaine. Si un enfant québécois déménage en Allemagne avec ses parents, il apprendra sûrement l’allemand, mais espérons qu’il l’ajoutera au français qu’il parle déjà, plutôt que de le remplacer.

Le kirundi, comme toute autre langue africaine, n’est pas inférieur au français ni à aucune autre langue coloniale. Les langues peuvent coexister sans être hiérarchisées.

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec