Après nous avoir entraînés dans Lisbonne avec une trilogie brûlante et labyrinthique (Le sermon aux poissons, Nina, L’enterrement de la sardine, Héliotrope, 2011 à 2014), et avoir étourdi plus récemment les lecteurs de Rapines (XYZ, 2025) dans « le chaos fonctionnel de Naples », où « chaque venelle est un aleph », Patrice Lessard change d’hémisphère et nous bascule en Argentine.
Mais chaque fois, en même temps qu’il nous convie à un exercice de style et à une plongée en apnée dans les entrailles d’une ville, le narrateur semble être à la recherche d’une âme, la sienne ou celle du lieu où il se trouve — par hasard ou par dépit.
C’est ainsi que dans La poésie, son dernier roman en date, un certain Harel débarque à Buenos Aires avec le projet d’en finir. Avec son passé, avec la vie, avec la littérature : toutes les options semblent ouvertes. Dans ce qui sera désormais pour lui « l’antichambre de la mort », l’homme raconte, écrit et réécrit.
En attendant, comme lors de son premier séjour dans la capitale argentine quelques années plus tôt, Harel a établi son quartier général à La Poesía, un petit « bar littéraire » à l’angle des rues Chile et Bolivar, au cœur du vieux quartier de San Telmo. Un lieu qui existe bel et bien, nous assure Patrice Lessard, tout comme est bien réel l’enoteca Scagiola, le bar à vin qu’il avait placé au cœur de la toile d’araignée narrative tissée dans l’excellent Rapines — un titre qui lui avait valu d’être finaliste aux Prix du Gouverneur général, dans la catégorie « Romans et nouvelles ».
« J’ai toujours été intéressé par le suicide littéraire, par le suicide comme thématique, raconte-t-il en entrevue. Je pensais beaucoup à ça, je lisais Cesare Pavese, Thomas Bernhard, et comme ça m’arrive tout le temps, il y avait une petite voix dans ma tête, et cette voix-là était bernhardienne. »
Seul à Buenos Aires juste avant la pandémie, pendant cinq semaines, dans un état psychologique « un peu déconfit », se souvient-il, Patrice Lessard a choisi d’embrasser son marasme à travers l’écriture en imaginant ce que ce serait s’il abandonnait sa blonde, mentait à chacun et avait pris la décision de s’enlever la vie à l’autre bout du monde.
Une façon pour cet écrivain, né à Louiseville en 1971, qui n’a ni la tête d’un essayiste ni celle d’un poète, et dont le cerveau, assure-t-il, « fonctionne par récits », de réfléchir à la question du suicide en littérature.
Voyager pour écrire
Mais pour « découvrir le chemin des lieux fâcheux et étrangers » (Henri Michaux), pour favoriser « l’estrangement » (Montaigne), un dépaysement relatif et une certaine immersion s’imposent.
Les romans de Patrice Lessard, ainsi, sont souvent le fruit de plusieurs longs séjours à l’étranger. Et tout comme le narrateur de Rapines, racontant que « l’ennui pour moi en voyage était un moteur important de l’écriture », pour Patrice Lessard, seul dans une ville étrangère, se forcer à l’ennui est un peu une condition. « C’est ce qui permet le bonheur d’être dans l’écriture », précise celui pour qui écrire, c’est avant tout retravailler un texte.
C’est un peu la « méthode » de ce touriste récalcitrant, qui fréquente surtout des pays, reconnaît-il, dont il est capable de parler la langue. « Je ne parle pas espagnol, mais je mets des mots espagnols sur du portugais et ça marche. » C’est ce que Patrice Lessard appelle en riant le portugnol. « J’ai toujours un peu honte d’être touriste, d’habiter un Airbnb, de prendre l’avion. Au moins, je me force le cul pour parler aux gens dans leur langue. Mais j’ai l’impression que je me lave un peu la conscience. »
Les amitiés qu’il arrive à nouer pendant ses séjours nourrissent aussi ses fictions et lui font retourner souvent sur les lieux du crime. Comme à Naples, où il compte se rendre à nouveau l’été prochain. « Dans La poésie, même si tout est faux, c’est le livre où il y a le plus de vrai », avoue Patrice Lessard, qui précise du même souffle que sa démarche n’a rien d’autobiographique.
C’est le sillon qu’il creuse de livre en livre, d’un voyage à l’autre. Son travail de prof de littérature au cégep lui offrant cette possibilité. Patrice Lessard, écrivain voyageur ? Peut-être pas. La différence étant qu’afin de comprendre le réel, pour Patrice Lessard, qui avoue comme lecteur ne pas être attiré par les récits de voyage, il ne suffit pas de l’observer et de le décrire, il faut aussi pouvoir l’interpréter.
Mais peut-on évoquer une ville en allant au-delà des clichés qui lui sont associés ? Si on ne peut pas les contourner, comment faire pour les transcender ? « Il y a des choses qu’on ne comprend pas, des choses qu’on apprend, qui révèlent un rapport au monde différent. C’est une réflexion qui, pour moi, est toujours très féconde », explique l’écrivain.
« Ce qui m’est apparu quand j’écrivais Rapines est le fait que j’en étais arrivé à écrire des trucs qui étaient des essais camouflés en romans. Il est très important pour moi, dans mes textes, de parler de littérature. Pour moi, mes livres sont fondés sur la littérature beaucoup plus que sur la réalité. »
À ce chapitre, on retrouvera bien entendu dans La poésie la trace de quelques Argentins, comme Juan José Saer et l’inclassable César Aira. Patrice Lessard revendique également l’influence de Danielle Mémoire, avec son œuvre joueuse et expérimentale, centrale dans sa démarche métafictionnelle. « Les textes impossibles sont les seuls qui vaillent la peine qu’on s’essaie à les écrire », lisait-on d’ailleurs dans Rapines.
Le mal du pays
Mais il arrive aussi que voyager, aller voir ailleurs, soit une forme de fuite. Chez Patrice Lessard, cette motivation crève les yeux. Dans La poésie, « le pays natal », « pays de sots, ou de moutons », pays jamais vraiment nommé, sert de repoussoir au narrateur, parti en Argentine avec un aller simple. Hormis quelques saillies de la sorte, seuls de rapides clins d’œil au poète Saint-Denys Garneau pourraient trahir l’origine québécoise du narrateur et de l’auteur.
S’il a commencé à voyager « tard », vers 24 ou 25 ans, Patrice Lessard se rappelle qu’à 8 ans, il avait épinglé des cartes du monde dans sa chambre et rêvait déjà de s’évader. « Je n’aime pas beaucoup le Québec, je n’aime pas beaucoup Montréal, et je pense que la raison principale pour laquelle je ne les aime pas, c’est parce que c’est l’endroit où je vis. Peut-être que si je vivais ailleurs, je dirais la même chose. Le Québec n’est pas pire qu’ailleurs, mais à un moment donné, moi, j’ai besoin de sortir d’ici », raconte l’écrivain en pesant ses mots.
On a aussi parfois l’impression, plus largement, qu’une sorte de mal du pays s’exprime dans les livres de Patrice Lessard, que l’on se retrouve à Lisbonne, à Naples ou à Buenos Aires.
Ce désir de fuite et d’évasion semble relever d’un rapport à la vie plus complexe, d’une sorte d’aquoibonisme général et lancinant qui fait parfois dire à son narrateur, tel le Bartleby de Melville : « Je préférerais ne pas. » Une attitude qui pousse les personnages imaginés par Patrice Lessard à tout faire à reculons, et qui pourrait même lui faire signer un jour cette phrase de Pessoa : « L’idée de voyager me donne la nausée. »
« C’est en lisant et en écrivant que l’on continue à vivre », croit Patrice Lessard. C’est ce qu’il avait énoncé dans Rapines, à travers son personnage principal un peu déprimé, errant dans la ville, traînant son existence dénuée de sens. C’est lorsqu’il commence, avec ses amis, à se raconter une histoire à partir d’un fait divers que sa vie se remet à avoir un sens.
« Tant que j’écris, j’existe », disait aussi le narrateur de Rapines. Même si, ajoutait-il un peu plus loin, « parfois, des milliers de mots ne valent pas un silence ».
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