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«Lundi, c’est loin»: vives désillusions

Source : Le Devoir

Né en 1991 en banlieue de Dublin, Oisín McKenna vit maintenant à Londres, là où est campé son premier livre, Evenings and Weekends, paru en 2024 et largement plébiscité. Le roman choral se déroule en juillet 2019, tandis qu’une exceptionnelle vague de chaleur s’abat sur la capitale. Entrelaçant les vies d’un groupe de trentenaires désillusionnés et néanmoins très attachants, le récit parvient à dresser un bouleversant portrait d’ensemble — celui d’une ville, d’une époque, d’une génération — tout en offrant une multitude de détails et de nuances, une profondeur admirable, qui plus est pour un premier roman.

Cette baleine mystérieusement échouée au bord de la Tamise, c’est le fil rouge de Lundi, c’est loin, le symbole qui cristallise, ici et maintenant, le temps d’une fin de semaine caniculaire, le désespoir du monde et des êtres. C’est le miroir dans lequel Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres observent leur reflet avec perplexité. « Belle, lisse, dolente. Son front bulbeux et carré. Sa nageoire dorsale en demi-lune. Chocolat profond, marron olive, gris foncé. À moitié immergée, à moitié prisonnière de la grève, elle se débat, paniquée, coincée sans l’être. » Le cétacé est vite devenu le sujet de prédilection des journalistes et la nouvelle obsession des internautes.

Le narrateur nous entraîne, avec une agilité qui évoque Armistead Maupin, Michael Cunningham et Raymond Carver, dans la psyché d’une galerie de personnages insatisfaits de leur vie et de celle qui semble les attendre. Ils en sont tous à ce point de bascule entre la jeunesse et la maturité, la liberté et l’engagement, la fête et la modération, l’impermanence et l’enracinement. La plupart sont aux prises avec des secrets qui les paralysent, ils détestent leurs petits boulots, espèrent que le soir et la fin de semaine redonneront un sens à leur vie ; un sens qui, vous l’aurez compris, est rarement au rendez-vous.

Le fil de la pensée

Les voix intérieures des personnages principaux et secondaires se succèdent, vont et viennent en une suite de chapitres qui donnent plusieurs points de vue sur une même réalité, des pages rédigées dans une langue qui est franchement littéraire tout en épousant avec une remarquable adresse ce qu’on pourrait appeler le fil de la pensée. Maggie est enceinte, sur le point de quitter Londres avec Ed, son partenaire, pour se rapprocher des grands-parents et élever l’enfant dans un cadre plus approprié et moins coûteux, mais elle est inquiète pour l’avenir, le sien comme celui de la planète.

Quant à Ed, il est plus désemparé que jamais, troublé à l’idée de devenir père, incapable de nommer ou même de reconnaître ses désirs. « Ed est flou, y compris pour lui-même. Ses contours sont vagues. » Puis il y a Phil, l’ami d’enfance de Maggie, qui est très amoureux de Keith, mais qu’un traumatisme vécu quelques années plus tôt empêche de s’abandonner pleinement. Parmi les personnages secondaires, il faut mentionner Rosaleen, la mère de Phil, d’origine irlandaise. Atteinte d’un grave cancer, elle ne sait pas comment aborder le sujet avec son fils.

On vous laisse le soin de découvrir comment vont se résoudre toutes ces tensions, mais il importe de dire que Lundi, c’est loin aborde avec courage le couple contemporain, qu’il soit queer ou hétéro. Sans avoir recours au sensationnalisme, en dessinant avec finesse une galerie d’hommes et de femmes auxquels il serait difficile de ne pas s’identifier, le roman de McKenna jette un regard éminemment actuel sur la parentalité, la sexualité, l’intimité et la famille, des notions qui ont cruellement besoin d’être repensées, élargies, reconnues enfin dans toute leur complexité.

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Titre: Lundi, c’est loin

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