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Quelques semaines plus tôt, la maison de vente estimait encore l’objet entre 2,5 et 4 millions $ (environ 2,3 à 3,7 millions €). Une estimation largement dépassée donc, confirmant à la fois la fascination persistante pour l’auteur de la Beat Generation et pour le mythe du rouleau lui-même.
Un manuscrit devenu trésor… du marché
Ce rouleau de 37 mètres, rédigé d’un seul jet sur du papier continu, est depuis longtemps une pièce mythique de l’histoire littéraire. Kerouac y avait consigné une première version de son roman, animé par une écriture spontanée, avant de retravailler le texte pour sa publication en 1957.
Déjà en 2001, ce même manuscrit avait atteint un prix record de 2,43 millions $ (environ 2,2 millions €) lors de sa première vente aux enchères. L’écart avec le montant atteint en 2026 illustre à la fois l’inflation du marché et la transformation du statut de ces objets, désormais considérés comme des œuvres à part entière. Jusqu’ici, le record était détenu par un exemplaire du premier folio de Shakespeare, vendu 10 millions $ (environ 9,2 millions €) en 2020.
Une œuvre culte, un auteur longtemps contesté
Ce succès commercial contraste avec la réception critique de Kerouac, longtemps marginalisé par une partie du monde universitaire. L’auteur n’a jamais bénéficié du même soutien institutionnel que d’autres figures du canon littéraire, souvent regardé avec distance, voire condescendance.
Pourtant, son influence est considérable. Sur la route, écrit en 1951 dans un élan quasi continu sur un rouleau de papier devenu légendaire, puis publié en 1957, s’est imposé comme un texte fondateur. À la fois récit d’errance et manifeste littéraire, le roman incarne l’esprit de la Beat Generation, aux côtés d’Allen Ginsberg, William S. Burroughs ou Gregory Corso.
Il a marqué des générations d’écrivains et d’artistes. Bob Dylan évoquait ainsi un livre qui « a changé sa vie », tandis que des figures comme Patti Smith, David Bowie ou Lana Del Rey revendiquent cet héritage.
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Longtemps conservé dans des collections privées, le manuscrit appartenait jusqu’à récemment à Jim Irsay, homme d’affaires et propriétaire de l’équipe des Colts d’Indianapolis, connu pour sa collection mêlant objets musicaux – des Beatles à Eric Clapton – et pièces culturelles majeures.
Sa mise en vente à New York s’inscrivait dans la dispersion d’une partie de cet ensemble, où le rouleau de Sur la route apparaissait comme l’un des artefacts les plus emblématiques.
Le musicien country Zach Bryan, acquéreur du manuscrit, avait déjà acheté une église liée à la vie de Kerouac à Lowell, dans le Massachusetts, avec l’ambition d’en faire un lieu de mémoire, prolongeant ainsi, à sa manière, la postérité d’un écrivain dont l’influence dépasse largement le seul champ littéraire.
Icône rebelle, objet de luxe
Voir cette pièce majeure de l’histoire littéraire rejoindre la collection privée d’un millionnaire interroge malgré tout : Kerouac, figure d’une littérature de la route, de l’errance et du refus des normes, devient aujourd’hui un objet de spéculation.
Ce paradoxe avait déjà été soulevé en 2001 par Carolyn Cassady, veuve de Neal Cassady — dont la figure a inspiré le personnage de Dean Moriarty dans le roman. « Jack aimait les bibliothèques publiques. En le vendant aux enchères, n’importe quel riche pourra l’acheter et se l’accaparer », déclarait-elle alors.
La fascination autour du rouleau de Sur la route est par ailleurs nourrie par de nouvelles découvertes. En octobre 2025, un chapitre inédit a été retrouvé parmi les affaires du mafieux new-yorkais Paul Castellano, figure de la famille Gambino.
Ce fragment de deux pages, intitulé The Holy, Beat, and Crazy Next Thing (La prochaine étape sacrée, beat et cinglée) a émergé lors de la dispersion de ses biens. Il propose une variation autour de certains motifs du roman. En quelques paragraphes, Kerouac y condense la quête de sens qui anime ses personnages. Ce thème, central dans son œuvre, reflète l’esprit même de la Beat Generation. Cette découverte contribue à entretenir la légende entourant le texte.
La trajectoire du manuscrit s’inscrit dans une histoire plus large : celle de la dispersion progressive des archives de Kerouac après sa mort en 1969. L’écrivain avait légué ses biens à sa mère, puis à sa troisième épouse, avant que la gestion de l’ensemble ne passe à la famille Sampas.
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Pendant des années, une partie importante des manuscrits est restée inaccessible, alimentant à la fois les frustrations des chercheurs et les convoitises des collectionneurs. À partir des années 1990, une série de ventes et de publications posthumes ont progressivement révélé l’ampleur de l’œuvre laissée inédite. Certaines pièces ont rejoint des institutions publiques, comme la New York Public Library, tandis que d’autres ont été dispersées sur le marché privé.
Kerouac dépassé par Gilmour
L’artefact littéraire mythique, passé sous le marteau chez Christie’s, à New York, n’a pas constitué la vente la plus spectaculaire. Le record revient à un instrument devenu légendaire : la Fender Stratocaster de David Gilmour, surnommée The Black Strat, adjugée 14,55 millions $ (environ 13,4 millions €), très au-delà de son estimation initiale.
Derrière ces deux pièces phares, plusieurs autres objets emblématiques ont atteint des sommets. La guitare Tiger de Jerry Garcia a été adjugée 11,56 millions $ (environ 10,7 millions €), tandis que la Fender Mustang utilisée par Kurt Cobain dans le clip de Smells Like Teen Spirit a trouvé preneur à 6,907 millions $ (environ 6,4 millions €). La guitare acoustique Martin d’Eric Clapton, utilisée lors de son célèbre MTV Unplugged, a dépassé les 4 millions $.
Du côté des objets liés à l’histoire des Beatles, le piano sur lequel John Lennon composa plusieurs titres de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band a été vendu 3,247 millions $ (environ 3 millions €), tandis que des paroles manuscrites de Bob Dylan (The Times They Are A-Changin’) ont atteint 2,515 millions $ (environ 2,3 millions €). Les paroles de Hey Jude par Paul McCartney ont, quant à elles, dépassé le million de dollars.
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Les manuscrits et documents écrits ont également occupé une place notable dans cette vente. Outre Kerouac et Dylan, le script manuscrit de Rocky rédigé par Sylvester Stallone a été adjugé 508.000 $ (environ 470.000 €), tandis qu’un carnet manuscrit de Jim Morrison a atteint 266.700 $ (environ 245.000 €). Une lettre spirituelle de Steve Jobs, datée de la veille de ses 19 ans, s’est vendue 444.500 dollars (environ 410.000 €).
Crédits photo : Manuscrit mythique de Sur la route, de Jack Kerouac (Christie’s)
Par Hocine Bouhadjera
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