Source : Le Devoir
Mon cœur balance
Depuis sa chambre, tout au creux de la grande maison-arbre, Pascaline entend ses parents préparer le repas. « Ils cuisinent et discutent, discutent et cuisinent. En levant de plus en plus la voix. » Le litige tourne autour d’une histoire de recette, de préférence entre les grillons frits et bouillis. Une scène somme toute fréquente dans les chaumières et qui peut devenir rapidement inquiétante depuis le regard des petits. Mais Beatrice Alemagna a une façon bien particulière de raconter l’enfance au quotidien, qui comporte autant d’ingénuité que d’humour, sans jamais laisser transparaître ne serait-ce qu’une once de didactisme. Dans cette troisième aventure mettant en scène la petite chauve-souris, Alemagna poursuit cette relation parent-adulte avec la même énergie contagieuse. Le texte, à l’image des illustrations, dépeint un univers vibrant dans lequel l’héroïne apparaît dans un éclat Pantone au milieu de scènes grouillantes. À l’image de ce trio agité. L’illustration échevelée, les cadrages informes et la variation de plans épousent par ailleurs ce dynamisme et l’imperfection toute naturelle d’une vie de famille.
Marie Fradette
Qui des deux ?
★★★★
Beatrice Alemagna, École des loisirs, Paris, 2026, 44 pages. 3 à 6 ans.
Combler le vide
« Rita s’ennuyait. Elle s’ennuyait tellement qu’elle ne pouvait pas lire. Ni dessiner. Ni penser. Ses jouets l’ennuyaient. Sa chambre l’ennuyait. » Malgré les mille et une tentatives pour se sortir de cet épisode monotone, rien n’y fait. Et si elle n’était pas la seule à s’ennuyer ? Si elle pouvait s’évader vers des lieux inconnus pour combler le vide ? À l’instar de Marie-Louise Gay, dans Sur mon île, ou de Michael Ian Black, avec Je m’ennuie, Felicita Sala rejoue ce thème en s’épivardant du côté de l’imaginaire, un monde à côté où tout est possible. Si la narration cadencée du texte martèle à coups de répétitions l’omniprésence de l’ennui, l’illustration appuie pour sa part avec force vive l’état de la fillette et des figurants. Aussi malléable que son âme, le petit corps de Rita semble s’étirer à l’infini, se contorsionner, se gonfler, épouser les mouvements de ses pensées qui ne sont en rien amorphes. L’autrice de Mon chien et moi joue ainsi de contrastes entre la lassitude ressentie par Rita et l’abondance d’actions qui émane de chacune des scènes. Une lecture qui déjoue assurément n’importe quel spleen passager.
Marie Fradette
Rita s’ennuie
★★★★
Felicita Sala, Kaléidoscope, Paris, 2026, 56 pages. Dès 5 ans.
Hommage à l’« underground »
L’auteur-compositeur-interprète et multi-instrumentiste Navet Confit offre un premier roman d’apprentissage qui célèbre la création alternative et l’art presque perdu d’être soi, sans compromis. Son héros, Jacob, a 19 ans et vient tout juste d’emménager à Montréal, avec le rêve de percer dans l’univers de la musique. Grâce à ses colocs, il se joint à un band de « krautrock ambient post-punk noise grunge expérimental shoegaze francophone », et navigue dans un équilibre précaire les premiers soubresauts de l’âge adulte. Entrecroisant journal intime, poésie, notes manuscrites et illustrations, le livre, qui regorge de références à la scène musicale locale underground, a de quoi élargir les horizons, et les listes de lecture, d’ados avides de découvertes. Malgré une trame narrative plutôt classique, Navet Confit crée un personnage attachant, complexe, au cœur ouvert, et maintient un rythme que ne renieraient pas les groupes auxquels il déclare son amour, puisé à même les émotions à fleur de peau de l’adolescence et un bon riff de guitare. De quoi faire sourire même ceux qui n’aiment pas lire.
Anne-Frédérique Hébert-Dolbec
Stupid Check
★★★
Navet Confit, La bagnole, Montréal, 2026, 132 pages
Ensemble dans la tempête
Dans une île bordée par la mer, deux enfants quittent la maison pour une longue balade, en dépit d’un ciel qui s’assombrit. Main dans la main, ils traversent des lieux qui sont chaque jour le théâtre de leurs jeux : la grange, le petit bois, le bunker, le phare et la ville, « déserte comme une scène sans son spectacle ». Malgré les avertissements de la voisine, les deux enfants décident de s’aventurer plus loin, de frissonner plus fort. Lorsque l’orage éclate, les repères familiers disparaissent dans le brouillard et l’averse, et frère et sœur devront faire confiance aux liens qui les unissent pour retrouver leur chemin. Brian Floca brode un récit poétique et délicat sur la complicité qui naît de l’imaginaire de l’enfance, et les petits et grands exploits que permet une confiance nourrie à même l’amour. Les somptueux tableaux de Sydney Smith, qui allient aquarelle et gouache, jouent de contraste pour donner vie aux changements qui s’opèrent dans les paysages soumis aux éléments,
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