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La très sale histoire de la photographie

Source : Le Devoir

Si la photographie, en plus d’être un moyen de préserver la lumière du monde, était aussi le reflet de ce que nous avons produit collectivement de plus sombre ?

Michelle Henning, professeure à l’Université de Liverpool, s’est livrée à une enquête consacrée à l’histoire matérielle et industrielle de la photographie. « Les photographies nous apparaissent comme des fenêtres sur le monde. Nous avons tendance à regarder à travers elles plutôt qu’à les regarder elles-mêmes », dit-elle en entrevue. Or, la photographie est aussi liée à l’histoire de l’extraction du charbon, de brouillards issus de polluants, de produits chimiques, d’usines et de pollution atmosphérique, poursuit-elle.

Les industries de la photographie ont déployé beaucoup d’efforts pour projeter une certaine image d’elles-mêmes, surtout à partir des années 1920 et 1930. C’est à cette période que s’attarde principalement A Dirty History of Photography: Chemistry, Fog, and Empire, un livre dans lequel Michelle Henning creuse l’autre côté du miroir de la photographie.

« L’une des choses que j’ai découvertes, c’est à quel point les usines étaient secrètes, principalement parce qu’elles détenaient des formules chimiques confidentielles. Dans les années 1930, elles commencent à promouvoir activement leur industrie, en diffusant des images prises à l’intérieur des usines, avec un accent marqué sur la propreté. »

Mais, comme le montre Michelle Henning, ces industries chimiques ont laissé des traces considérables dans l’environnement.

Le grand brouillard

En décembre 1952, un grand brouillard jaunâtre, épais comme de la soupe aux pois, flotte sur Londres. Plus personne ne voit le bout de ses pieds. Cela donne des images célèbres qui ne sont pas sans rappeler le couvert atmosphérique qui a enserré l’Amérique du Nord lors des feux de forêt de 2023.

« J’ai compris qu’il existe un lien entre le brouillard toxique de Londres — le smog — et ce qu’on appelle en photographie le fogging, c’est-à-dire le voile qui altère une image. En anglais, c’est le même mot, mais je croyais d’abord qu’il ne s’agissait que d’une métaphore. Comprendre que ce brouillard, chargé notamment de sulfure d’hydrogène, pouvait réellement voiler une plaque ou une pellicule photographique m’a amenée à penser la photographie chimique comme une sorte de capteur sensible à bien d’autres choses qu’à la lumière. Cela m’a aussi poussée à réfléchir à la manière dont cette sensibilité avait été refoulée ou perçue uniquement de façon négative. »

Le brouillard londonien se faufilait partout. Il contaminait les pellicules des photographes, rendant les expositions inadéquates. Les studios de cinéma en souffraient aussi, car il adoucissait l’image et étouffait le son.

Loin d’être un phénomène naturel et romantique, ce smog résultait du chauffage domestique au charbon, des centrales thermiques et des fumées industrielles qui saturaient l’air de particules toxiques et de dioxyde de soufre. Dans l’Angleterre industrielle, l’air était désormais à ce point chargé de charbon et de sulfure, explique Michelle Henning, qu’il pouvait littéralement altérer les émulsions photographiques.

Dans les années 1930, les géants de la photographie diffusent pourtant des photographies de leurs laboratoires où tout donne l’impression de la pureté : sarraus blancs, surfaces impeccables, atmosphère clinique. « L’idée était de donner l’impression d’une usine propre, bien réglementée et implicitement non polluante », explique Michelle Henning.

Derrière les images immaculées vantées par les grandes compagnies photographiques se cachait une autre réalité. Les usines Ilford en Angleterre, comme celles de Kodak aux États-Unis ou d’Agfa en Allemagne, dépendaient d’industries hautement polluantes. « Kodak était certainement l’entreprise la plus problématique, non seulement parce qu’elle était beaucoup plus vaste, mais aussi en raison de son modèle d’affaires », avance la professeure.

Ces entreprises consommaient d’immenses quantités d’eau et de combustibles fossiles. Pour produire, elles avaient besoin d’air pur, mais participaient en même temps à un système industriel qui contaminait cet air comme jamais.

« Mis à part Kodak et Agfa, l’industrie des matériaux photographiques n’était tout de même pas la pire en matière d’extraction et de pollution, indique-t-elle. Mais il faut la replacer dans le contexte plus large de l’industrie chimique fine et de l’armement, et comprendre ses liens avec le développement des gaz toxiques et d’autres technologies de guerre. »

Les conquêtes

Son travail établit des liens troublants entre photographie, industrie chimique et visées impériales. Les mêmes entreprises qui fabriquaient des matériaux photographiques participaient, par exemple, au développement des gaz mortels utilisés pendant les guerres.

Pour atteindre leurs fins, les compagnies photographiques britanniques dépendaient du marché impérial autant que des matières premières venues des colonies britanniques. Photographier le monde revenait aussi, d’une certaine manière, à se l’approprier.

Pourquoi cette histoire matérielle de la photographie est-elle demeurée si longtemps dans un angle mort ? En partie, peut-être, parce que

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