Source : Le Devoir
Le printemps n’apporte pas que le lilas et les maringouins comme plaisirs de la vie. Pour les aficionados des ventes-débarras, qui attendent sa venue depuis décembre, il célèbre le doux retour de ces lieux délicieux où on peut enfin faire l’acquisition d’un bébé alligator empaillé décousu ou d’un jeu de crible antique auquel il manque des morceaux. C’est ainsi que récemment, flairant la bonne affaire comme un vautour sa proie, je me suis approchée de ce genre d’étal dans le village de X, dont je tais le nom pour ne pas nuire à sa réputation, ma chienne fidèle suivant au pas.
À peine avais-je zieuté une collection de CD, regorgeant sans doute d’albums de Noël de stars déchues du XXe siècle, qu’un cabot, appartenant au propriétaire des lieux et encouragé de motivants « bon chien ! », s’approcha de ma douce quadrupède, avec un zèle de nouveau voisin.
Il faut vous dire que ma chienne, appelons-la Misette, a un caractère délicat. Elle est aussi l’objet d’une certaine dévotion familiale, depuis son plus jeune âge, liée à sa somptueuse beauté de blonde bouclée tirant sur le roux et à son caractère câlin et docile avec les humains.
À côté d’elle, le pitbull, bas sur pattes, plus large que haut, comme ramassé sous lui-même pour se donner plus de force, ne retenait pas mon attention. Après quelques mamours supervisés, il fut vite agacé de cette arrogante pin-up, à qui il arrive, je l’admets, d’échapper un jappement frondeur pour aborder son prochain.
Je ne peux expliquer le tourbillon qui a suivi, mais je me suis retrouvée à quatre pattes dans le gravier, tentant d’arracher la blonde beauté aux crocs du molosse. Est-ce que ça a duré des secondes, des minutes, des heures ? Le molosse et moi n’étions qu’à quelques pouces de distance, les yeux dans les yeux, aussi déterminés l’un que l’autre à ne pas lâcher prise. À côté, ils étaient deux hommes à tenter de lui faire ouvrir la gueule pour libérer l’otage.
Je ne sais pas comment ils ont finalement réussi à lui faire lâcher prise. Misette était sauve, la tête haute. Le dogue s’était contenté de la prendre dans sa gueule pour montrer qui était le maître. Compte tenu de la force de sa mâchoire, un croc l’aurait tué d’un coup… Plus loin, une jeune femme qui avait entendu la scène a cru bon de faire rentrer son berger allemand pour ne rien ajouter au stress du jour. « On avait un pitbull et on lui mettait des vêtements pour enfants », dit-elle à la défense de la race.
Ébranlée, j’ai bien consulté quelques histoires de cas, de retour à la maison : celui de Mélanie Chartrand, elle-même propriétaire de plusieurs chiens, qui a passé deux jours à l’hôpital les bras dévorés, après avoir été mordue par le pitbull de son beau-fils. Ou encore celui de Christiane Vadnais, tuée par un pitbull, dans la cour arrière de sa maison, en 2016.
Je ne livre pas ici un plaidoyer contre le pitbull, cette mascotte historique américaine qui fait l’objet d’ardents débats. Les statistiques semblent démontrer qu’au Canada, les huskies, les bergers allemands ou les rottweilers ont aussi une feuille de route accablante en matière d’agressions. Ce que je vois plutôt, c’est cette agressivité inhérente au règne animal, dont nous sommes.
Une connaissance, primatologue, a souri lorsque je lui demandais si les primates avaient le même instinct de guerre que nous. Oui, disait-il sans équivoque, ils font la guerre, eux aussi. Récemment, un article de la revue Science portait sur une rare guerre entre deux groupes de chimpanzés de l’Ouganda. « Les cas où des voisins s’entretuent sont troublants et, d’une certaine manière, nous rapprochent de la condition humaine. Comment expliquer cette apparente contradiction en nous, cette capacité à coopérer, mais aussi cette propension à nous retourner les uns contre les autres si rapidement ? » déclarait Aaron Sandel, le primatologue responsable de l’étude. « Ces identités et dynamiques de groupe changeantes que l’on observe dans les guerres civiles humaines ont rarement un parallèle chez les autres animaux, mais il en existe un chez les chimpanzés. » Et, peut-être moins rarement chez les pitbulls…
L’étude souligne que ces « guerres civiles » entre chimpanzés ne se produisent probablement que tous les 500 ans. Chez l’homme, le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont nettement plus fréquentes.
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