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Nadine Robert : Tracer la voie

 

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Nadine Robert est à la tête du Groupe Comme des géants, qui rassemble les éditions du même nom, Le Lièvre de Mars et maintenant Milky Way Picture Books. Les livres qu’elle publie se distinguent par leur grande qualité, notamment leurs tranches toilées, leur charme vieillot rehaussé d’un éclat contemporain et des textes fins, sensibles et intelligents. Habituée de piger parmi les talents d’ici et d’ailleurs, avec une remarquable justesse pour créer une chimie entre le texte et l’illustration, soulignons-le, Nadine Robert a eu envie de voir son catalogue s’étendre outre la francophonie. Après quelques traductions confiées à d’autres, elle décide de se lancer elle-même dans l’édition anglophone : « C’est un ami qui m’a encouragée à le faire. Nous étions alors en pleine pandémie; je ne sentais pas que c’était le bon moment. Cet ami m’a dit qu’au contraire, il fallait agir et bénéficier de l’élan salvateur de la lecture. Alors j’ai plongé, mais j’ai dû tout réapprendre. »

Tout à bâtir
En effet, bien qu’elle soit une éditrice aguerrie, ayant débuté à la courte échelle, Nadine Robert n’avait pas la marche à suivre pour l’univers de l’édition et de la distribution du livre anglais, dont le fonctionnement se distingue du milieu francophone : « J’avais besoin d’aide, de mentorat. C’est délicat, tout de même, on ne peut pas demander à un compétiteur sa marche à suivre! Je suis allée voir les éditions Drawn & Quarterly, qui m’ont donné un coup de main avec les contrats de distribution, entre autres. » C’est ainsi qu’elle a opté pour le distributeur indépendant Abrams, « parce qu’il distribue déjà de la BD, des livres d’arts et que ça me paraissait un bon match ». Pour le reste, elle a bénéficié des conseils de Patrimoine canadien grâce à une consultante spécialiste de la commercialisation des marchés anglophones qui lui en a expliqué les grandes lignes. Parmi les disparités entre le milieu francophone et anglophone, il y a notamment la loi du livre, qui est propre au Québec et n’a pas son équivalence ailleurs au Canada ni aux États-Unis. Tout le monde peut faire ce qu’il veut, rien n’est réglementé! « Aux États-Unis, il y a des librairies indépendantes, mais aussi des grossistes, qui sont un intermédiaire entre le distributeur et d’autres points de vente de livres. Il me fallait comprendre qui achète où, et quoi. Autre différence majeure, la taille des joueurs. Il y a peu d’éditeurs indépendants; ce sont tous de gros groupes éditoriaux, avec de grandes ressources, humaines et financières. Il y a tout de même un avantage à être petit : nous, on bouge vite! Nos quelques titres, on les défend mieux que si on en avait 80, comme eux. » Elle ajoute que les ventes auprès des institutions sont davantage tributaires des critiques littéraires publiées dans les magazines spécialisés. « Au Québec, on est plus organiques. Ce sont les libraires qui proposent les livres à leurs collectivités. Là-bas, il faut vite soigner ses relations médias, pour s’assurer qu’on parle de nos albums. »

Elle nous étonne d’ailleurs avec un portrait de vente révélateur. On aurait pu croire que son marché serait plus fort au Canada anglais, n’est-ce pas, mais il n’en est rien. Elle vend davantage d’albums aux États-Unis et au Royaume-Uni qu’au Canada, tandis que le pourcentage des ventes d’ici est égal à celui de l’Australie. Comment explique-t-elle cela? « On revient à notre loi du livre, qu’ils n’ont pas. Ça permet aux éditeurs américains d’envahir les quelques librairies indépendantes et de conclure des accords avec les grandes chaînes du pays. » Les éditeurs canadiens ne peuvent pas faire le poids, malgré les subventions. C’est la raison pour laquelle la petite mais solide Milky Way Picture Books est distribuée par Abrams, lui ouvrant plus grandes les portes du marché anglophone de partout.

Ici, maintenant
Alors que la maison s’est tranquillement installée après cinq années effervescentes, Nadine Robert se sent prête à la faire connaître aux enfants d’ici : « S’il fallait, au début, de façon pragmatique, investir nos énergies dans les milieux américain et canadien anglais, ironiquement nous n’avions pas encore pris le temps de nous implanter solidement au sein des librairies anglophones d’ici ni de faire du boulot auprès des institutions. Elle déplore par ailleurs à quel point le milieu du livre anglophone est cloisonné, au Québec, qu’elle explique une fois de plus à l’aulne de la loi du livre. La distribution se fait tellement différemment qu’il n’y a pas de croisement possible. « Il faut briser ces deux solitudes! On habite le même territoire, le même quartier, on a la même réalité culturelle et on ne se parle pas! » Impliquée dans l’Association des éditeurs de langue anglaise du Québec (AELAQ) et dans l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Nadine Robert cherche à créer des ponts : « Nos enjeux sont les mêmes, mais on n’a pas tendance à unir nos forces. » Et c’est justement en offrant les albums publiés chez Milky Way qu’elle pense favoriser un meilleur échange entre les deux mondes : « Ma définition de l’identité québécoise est très inclusive. Je suis heureuse, et fière, d’offrir aux enfants anglophones et allophones des albums de qualité, autant que ceux de Comme des géants. Ces élèves méritent tout autant des livres créés ici. »

Du haut de ses 5 ans, Milky Way a fait bien du chemin. Sa fondatrice aussi, elle qui a dû défendre son idée et brasser un peu la cage pour s’implanter. Rares sont les maisons d’édition qui ont tenté de traverser les frontières, au Québec. Nadine Robert est peut-être la seule femme à avoir franchi le cap, d’ailleurs. Si le milieu littéraire est très féminin, il y a encore une majorité d’hommes qui sont propriétaires de maisons d’édition. « Dans mon parcours personnel, je n’ai jamais ressenti qu’être femme était un frein. Mais j’ai toujours cru qu’être un modèle pour d’autres femmes, c’était important. Mon féminisme se manifeste en donnant l’exemple. Et ce sont des femmes qui m’ont tendu la main, chez Drawn & Quarterly et Patrimoine canadien. »

Visiblement, Nadine Robert ne manque pas d’audace ni de persévérance. Pour preuve, la jeune maison d’édition figurait ce printemps sur la prestigieuse liste pour le prix du Meilleur éditeur jeunesse en Amérique du Nord de la Foire du livre de Bologne. Bien qu’elle ne l’ait pas remporté, c’était tout un honneur. Longue vie à Milky Way Picture Books!

Photo : © Jérôme Robert

Palmarès des livres au Québec