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«Entre amis»: des gens sur qui s’appuyer

Source : Le Devoir

Il s’agit selon plusieurs du roman américain le plus attendu de la rentrée automnale. Vivement plébiscité par la presse au moment de sa publication chez Riverhead Books l’an dernier — un enthousiasme dont on ne peut s’empêcher de vous dire dès maintenant qu’il est totalement fondé —, le premier livre du New Yorkais Hal Ebbott, Entre amis, paraît ces jours-ci aux éditions Actes Sud dans une traduction irréprochable signée Laure Manceau.

Depuis qu’ils se sont rencontrés au collège dans la vingtaine, il y a trente ans, Amos et Emerson se sont taillé une place de choix dans la bonne société new-yorkaise. Issu d’un milieu pauvre et abusif, Amos est devenu psychothérapeute et a épousé Claire, avec qui il a eu une fille, Anna. Né dans une famille riche et privilégiée, Emerson a opté pour la profession d’avocat et a marié Retsy, avec qui il a eu une fille, Sophie.

« Mais l’amitié est une échelle : c’est quelque chose que l’on gravit ; ce sont deux mains qui nous soutiennent pour qu’on voie par-dessus la clôture. Parfois c’est une personne qui le ressent, parfois c’est l’autre. Mais il y a des fois comme celle-ci où les deux sont en phase, quand chacun sait qu’il est arrivé à un endroit où il ne serait jamais arrivé seul. »

On comprend rapidement que la grande amitié des deux hommes et la précieuse relation de confiance qui lient leurs deux clans, tout cela est en quelque sorte fondé sur un secret, ou plutôt sur un mensonge. En effet, pour qu’Amos puisse marier Claire, pour que le jeune homme « mal né » soit accepté par la famille nantie, Emerson a décidé de ne rien dire des pulsions cleptomanes de son ami.

Onde de choc

Trente ans plus tard, le vernis de leurs existences idylliques commence à craquer. Au moment où les deux familles sont réunies à la campagne pour célébrer les cinquante-deux ans d’Emerson, un geste irréparable va être commis. Après ce week-end d’automne, qui occupe la première partie du livre, le romancier décrit dans la seconde, avec un soin inouï, une acuité rare, en éclairant très habilement le présent avec des bribes du passé, les moindres étapes de la cuisante désillusion de chacun des personnages.

« Ça faisait trop de choses à contenir. Chaque fois qu’Amos essayait de suivre une pensée, elle se froissait, ou se fissurait, ou s’enroulait sur elle-même en un nœud de désespoir rageur. Son esprit semblait être une personne qui court de pièce en pièce après s’être fait cambrioler. Qu’est-ce qui est cassé ? Qu’est-ce qui a disparu ? Qu’est-ce que je ne retrouverai peut-être jamais ? »

On pense à F. Scott Fitzgerald et à Tom Wolfe, pour le portrait impitoyable d’une classe sociale dont les membres sont au bord du découragement alors qu’ils ont en théorie toutes les raisons d’être heureux, mais aussi à Virginia Woolf et à Michael Cunningham, pour l’attention portée aux moindres mouvements intérieurs, cette manière de retranscrire, on serait tenté de dire avec autant de fidélité que d’inventivité, le flot de pensées qui surgit dans la tête d’un être humain tourmenté par une forme ou une autre de culpabilité.

Si Entre amis a ce qu’il faut pour appartenir à la catégorie des grands romans américains, c’est que l’auteur ose interroger en profondeur, sans retenue, sans complaisance et sans sensiblerie la fragilité de ce qui nous rattache les uns aux autres, la nature véritable des multiples transactions qui s’opèrent sans cesse entre les humains. Dans un style d’une maîtrise admirable, l’écrivain scrute les liens amoureux et ceux du mariage, mais également les relations amicales, familiales et professionnelles, sans oublier les rapports de classe, qui occupent une place cruciale dans le livre. Quant à la conclusion, on se contentera de vous dire qu’elle est habile, cruelle et certainement étonnante.

De la prose lucide et ciselée d’Hal Ebbott, de son univers aussi terrible que captivant, la littérature américaine ne pourra dorénavant plus se priver. Tout comme nous.

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Titre: Entre amis

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