En 2007, dans une vente aux enchères de Chicago, John Maloof, un jeune Américain, a fait l’acquisition un peu à l’aveugle de boîtes pleines de négatifs, de rouleaux de pellicule jamais développés, de bobines de film et d’impressions photographiques. Un univers englouti reprenait vie.
Cette photographe de rue amatrice, une parfaite inconnue qui a travaillé pendant 40 ans comme nounou, s’appelait Vivian Maier (1926-2009). L’existence de cette femme, révélée au monde grâce au fascinant documentaire réalisé par John Maloof et Charlie Siskel en 2013, Finding Vivian Maier (À la recherche de Vivian Maier), se résume aujourd’hui à peu de choses, sinon aux dizaines de milliers de photographies qu’elle a prises — beaucoup d’autoportraits, Rolleiflex autour du cou —, dont certaines sont exposées aujourd’hui dans plusieurs musées dans le monde.
Une sorte de mystère, un mythe, dont Dominique Fortier s’intéresse à l’« œuvre fantôme, inachevée et sauvage » dans Chambres noires, son onzième titre en solo. Un livre dans lequel elle mêle des jalons de l’histoire de la photographie, des hypothèses sur la vie de Vivian Maier ainsi que des éléments pour elle plus intimes, qui tourne autour du motif de la révélation — qui consiste, en photographie argentique, à rendre visible l’image latente et invisible enregistrée sur le film ou le papier lors de l’exposition à la lumière.
Écrivaine discrète, Dominique Fortier semble s’y dévoiler un peu plus qu’à l’habitude, évoquant en parallèle de la vie de Vivian Maier l’existence de sa sœur aînée décédée lorsqu’elle avait 3 ans. Un « petit fantôme » qui l’accompagne depuis et dont elle n’a conservé aucun souvenir. Sinon des photos de famille charcutées, une tristesse diffuse, un silence qui pèse. La présence d’une absence. « Les secrets, les silences. Tous ces blancs qui font aussi les livres. »
Une histoire, écrit l’autrice d’Au péril de la mer (Alto, 2015, Prix littéraire du Gouverneur général), née à Québec en 1972, qui est pour elle « la plus personnelle et la plus fragile ». Et c’est armée de sa pudeur coutumière qu’elle développe dans Chambres noires son intérêt pour les fantômes.
« Son œuvre est caractérisée par une chose que j’appellerais l’esthétique du choc, de la collision. Elle fonctionne en mettant ensemble des choses qui ne devraient pas se rencontrer », fait remarquer Dominique Fortier depuis sa maison du Maine, en cette fin du mois d’août qui marque à regret le début du compte à rebours des jours qu’il lui reste avant de rentrer à Montréal. Dans les photos de Vivian Maier, témoin autant d’une époque que d’un lieu, « l’œil est toujours entraîné vers on ne sait pas quoi. C’est comme s’il voulait s’échapper du cadre ». Son regard lui semble aussi porter un mélange de tendresse et de quelque chose d’implacable.
La petite-fille d’Emily Dickinson
Si l’écrivaine ne se souvient pas de sa première rencontre avec Vivian Maier et avec son œuvre, elle a l’impression que c’est comme si elles avaient toujours été là. Mais elle se souvient que le 11 août 2025, en rentrant à Montréal après avoir passé l’été au bord de la mer, Dominique Fortier a aperçu dans la vitrine d’une maison de la presse la couverture d’un magazine, un numéro spécial, consacré à la photographe américaine. « Je ne sais pas ce que ça a provoqué chez moi, mais c’était suffisamment fort pour que j’achète la revue, que je rentre chez nous, que je la pose à côté de moi, puis que je me mette à écrire tout de suite. Il y avait quelque chose comme un appel. » Ces photos lui parlaient, elles ont réveillé en elle quelque chose.
C’était un peu, relate-t-elle, comme si Vivian Maier lui disait : « Raconte ma vie. » Alors que c’était peut-être elle, en réalité, qui aidait Dominique Fortier à raconter la sienne. Quelques mois plus tard, en novembre, le manuscrit était terminé. « C’est comme si le livre avait été déjà écrit. »
Aux yeux de l’écrivaine, Vivian Maier pourrait être « la petite-fille d’Emily Dickinson », la poète américaine au cœur de deux de ses romans, Les villes de papier (2018, Prix Renaudot de l’essai) et Les ombres blanches (2022). Toutes deux ont créé dans l’anonymat, sans attentes, semi-recluses, sauvées toutes les deux de l’oubli par la postérité. « Il y a quelque chose qui me fascine, ajoute l’écrivaine, dans ce geste de création qui se suffit à lui-même, qui n’a pas besoin de se répercuter. Une œuvre qui n’a pas besoin du regard de l’autre pour exister. Ça a quelque chose de très pur, au sens de sans mélange. »
Une fan du mystère
« Qui était cette femme ? Mystère. Pourquoi a-t-elle fait ce qu’elle a fait ? Mystère. » Un mystère que la romancière et traductrice ne cherche pas vraiment à résoudre, mais plutôt « à déployer, à creuser, à peler comme on pèle un fruit », écrit-elle. À accompagner de ses propres mystères « pour les mettre côte à côte afin qu’ils se parlent ».
Dominique Fortier reconnaît quant à elle être assez « fan du mystère », estimant qu’il faut toujours garder des zones d’ombre. « Pour quelqu’un qui écrit un livre, toutes ces questions sans réponse, toutes ces zones d’ombre, tous ces endroits où les biographes lèvent les bras et les yeux en l’air en disant “je ne sais pas”, c’est là que la fiction peut prendre place, et se déployer. »
Les zones d’ombre et de silence, on le découvre dans Chambres noires, existent également dans la propre vie de l’écrivaine. Un deuil impossible et silencieux. L’autre chambre noire suggérée par le titre. Cette sœur dont les traces ont presque toutes été effacées. « C’est probablement aussi l’enjeu, reconnaît Dominique Fortier. C’est un blanc, c’est un noir. S’il existe quelque chose comme de l’absence pure, c’est ça. C’est le sentiment qu’il devrait y avoir quelque chose là, mais qu’il n’y a rien. »
Pour elle, toutefois, la pratique de la photo se limite surtout aux « clichés du ciel et de l’océan » qu’elle prend chaque jour avec son téléphone dans le Maine, et qu’il lui arrive de publier sur Instagram. C’est pour elle une sorte d’hygiène ou une gymnastique de l’attention. « Pour prendre une photo, il faut au minimum que tu t’arrêtes une seconde et que tu regardes ce qu’il y a autour de toi, que tu sois attentif. » Il faut se rendre disponible, faire l’effort d’être pleinement conscient, présent au monde.
« J’aurais tendance à penser, poursuit-elle, que tout ce qui nous sort de nous est bénéfique pour l’écriture, tout ce qui nous met en contact avec plus grand, avec autre chose, tout ce qui nous remet en contact avec nos sens. Je crois beaucoup que l’écriture, ça passe aussi par le monde sensible. » Il faut accepter, croit-elle, de se laisser traverser par les choses.
Les ombres portées
Dominique Fortier pose la question, sans vraiment y répondre, sinon par les livres qu’elle nous offre : « Quel droit a-t-on de raconter des histoires qui ne sont pas les nôtres ? » Mais même lorsqu’on écrit à partir d’une autre vie, il lui semble qu’apparaissent « fatalement » des ombres portées, comme lorsque la silhouette d’un photographe vient se superposer à son sujet.
« On dirait que le fait de remonter à ce qui, pour moi, est comme la source de l’écriture, la naissance de ce besoin, de cet élan, c’est comme si quelque chose s’était refermé, quelque chose a été comme comblé. Même si ce qui nous pousse à écrire, c’est par définition une sorte d’absence ou un manque ou un silence qui ne sera jamais comblé. Mais on dirait qu’avec ce livre, j’ai réussi à aller toucher quelque chose que je n’avais pas atteint encore. »
Avec Chambres noires, l’écrivaine a ainsi le sentiment d’avoir tourné une page, fini quelque chose, sans pouvoir mettre le doigt sur cette substance. « J’ai l’impression qu’il y a comme un cycle qui est terminé, quelque chose qui se referme. Je ne sais pas si ça veut dire que j’ai fini d’écrire », souffle-t-elle, dans un équilibre fragile entre l’ombre et la lumière.
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