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Comiccon, Fan Expo : vers la fin de la tolérance pour le fan art dans les salons?

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La version audio de cet article est générée par la synthèse vocale, une technologie basée sur l’intelligence artificielle.

Le 11 juillet dernier, les douanes françaises ont saisi des pièces désignées comme étant de la contrefaçon à la Japan Expo de Paris. Bien que la présence des services frontaliers soit assurée depuis 2012, l’opération menée cette année a provoqué beaucoup d’émotion dans la communauté.

Vous allez dans n’importe quelle allée des artistes (artists alley) au Canada et vous verrez du fan art reproduisant des personnages sous licence, assure Mike Rooth, un illustrateur canadien qui a travaillé pour DC ou IDW. Selon lui, cet usage serait accepté par les éditeurs, car c’est de la publicité gratuite. Il pense aussi que ces pratiques permettent aux jeunes créateurs de se payer des tables dans les salons et, pourquoi pas, que quelqu’un du métier les repère et leur propose du travail. Un dessinateur qui participe à la Fan Expo de Toronto doit, en effet, débourser 690 $ minimum pour une table.

La réinterprétation d’œuvres sous licence ferait partie de l’essence des allées des artistes qui se trouvent dans chaque salon du monde entier. Dans ces espaces, on peut voir des illustrateurs dessiner à leur table afin de vendre des œuvres qui mettent en scène des personnages originaux, mais aussi des Batman, Spider-Man et autres personnages célèbres.

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Au Canada, les expositions s’appellent Fan Expo de Toronto, Calgary Expo, Commicon de Montréal. Toutes sont plus ou moins calquées sur le Comic-Con de San Diego, créé en 1970 et qui incarne encore aujourd’hui le rendez-vous incontournable du genre.

Toutefois, depuis l’acquisition de droits par de grosses compagnies de divertissement, comme le rachat de Marvel par Disney en 2009, de Millarworld par Netflix en 2017, ou encore depuis la création de Warner Bros. Discovery, axée sur la rentabilisation et la protection des marques de l’entreprise en 2022, sans oublier le développement de l’intelligence artificielle générative ces dernières années, le paysage des créateurs de bandes dessinées en Amérique du Nord semble être en train de changer.

Un stand à la Fan Expo.

Les dessins des artistes peuvent être des œuvres originales ou inspirés de figures connues.

Photo : Radio-Canada / Hadrien Volle

Si, jusque-là, personne n’a jamais vu la GRC parcourir les allées des artistes au pays, est-ce que cela pourrait arriver dans les prochaines éditions? Autrement dit, est-ce que la liberté de création va s’arrêter là où celle des ayants droit commence?

Zone grise

Marco Rudy, illustrateur canadien qui a aussi travaillé pour de grosses compagnies, se souvient d’une époque où [il] avait une connexion directe avec l’éditeur en chef de Marvel qui passait à [s]a table, regardait ce qu’il y avait à vendre et ne voyait jamais de problème.

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Cette habitude découle d’une longue tradition, dans la bande dessinée, où les fans utilisent des personnages existants pour raconter leurs histoires, selon Jeff Trexler, directeur par intérim du Comic Book Legal Defense Fund. Pourtant, comme le précise Pierre-Emmanuel Moyse, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université McGill, juridiquement, c’est la plupart du temps de la contrefaçon.

Pourtant, pendant des années, Jeff Trexler explique que les entreprises ont laissé faire et que les créateurs faisant quelques dessins n’étaient jamais signalés. Cet accord tacite pouvait tenir tant que les pièces réalisées par les artistes en herbe restaient cantonnées aux expositions, selon l’avocat.

Un stand de la Fan Expo de Toronto.

Les passionnés peuvent acheter différentes œuvres sur les stands.

Photo : Radio-Canada / Hadrien Volle

Des limites floues

Dans ce milieu, la vente en ligne constitue une barrière à ne pas franchir. Si on commence à vendre dans une boutique, ça reviendrait clairement à faire du commerce avec la propriété de quelqu’un d’autre, pense Mike Rooth, une remarque qui s’applique aussi à la vente d’œuvres sur les réseaux sociaux, naturellement proscrite quand il ne s’agit pas de pièces originales.

Car, dès lors qu’il y a un aspect commercial établi dans la durée, ne se limitant pas seulement aux quelques jours que dure une exposition, ça devient beaucoup plus difficile à justifier, selon Pierre-Emmanuel Moyse.

Afin de parvenir à rendre plus claires ces limites floues dans lesquelles évoluent les artistes, Kibar, illustrateur français qui a notamment produit des couvertures pour des numéros de Spawn, pense que la loi devrait être clarifiée. Il y a sûrement des solutions à trouver pour les petits créateurs, comme peut-être faire des mini-licences, car, selon lui, cela profiterait à tout le monde.

Toutefois, le droit canadien ne vient pas en aide aux dessinateurs débutants. Comme l’explique Pierre-Emmanuel Moyse, il y a deux exceptions au droit d’auteur, appelées utilisation équitable. La première concerne l’usage à des fins critiques ou parodiques. Il précise que, dans le cas où on reprend un personnage et son univers, c’est difficilement protégeable en l’état. L’autre exception, surnommée clause YouTube, est très éloignée de la bande dessinée et concerne les créateurs de vidéos en ligne.

Un stand de l'allée des artistes à la Fan Expo.

La Fan Expo se déroule à Toronto jusqu’à dimanche.

Photo : Radio-Canada / Hadrien Volle

Un problème de longue date

Jeff Trexler se souvient des descentes dans les salons américains il y a vingt ans. Celles-ci étaient motivées par la vente de copies pirates. À l’époque, ce n’était pas inhabituel de voir des gens vendre des DVD d’émissions qu’on ne pouvait pas obtenir autrement, il n’y avait pas de plateformes et certaines n’étaient plus éditées. Ces saisies se faisaient en civil et non pas directement sur les stands, selon le directeur du Comic Book Legal Defense Fund.Le public ne s’en rendait pas compte.

Le même Jeff Trexler raconte avoir rencontré une fois au Comic-Con de San Diego une équipe de sécurité engagée pour rechercher des marchandises contrefaites, sans que cela soit officiellement documenté. Mike Rooth a aussi déjà entendu qu’il y avait des représentants juridiques qui parcouraient les salons pour vérifier que les gens ne dépassent pas éhontément les limites du fan art.

Dans les faits, Pierre-Emmanuel Moyse voit mal la GRC venir à un salon pour démonter un stand. Même s’ils ont la capacité de saisir des œuvres contrefaites, les ressources sont moindres au Canada que celles déployées en Europe pour ce genre d’activité, selon lui.

Le professeur de McGill est rassurant et il pense qu’on pourrait peut-être voir des lettres de mise en demeure, sans avoir l’intention de poursuivre, mais au moins pour envoyer un signal aux jeunes générations.

Un stand de la Fan Expo de Toronto.

Il y a des allées des artistes dans toutes les expositions de bande dessinées du monde.

Photo : Radio-Canada / Hadrien Volle

Changements en cours

Personne ne sait qui est à l’origine de l’opération de Paris et les douanes françaises n’ont pas communiqué de renseignements sur le sujet. Pierre-Emmanuel Moyse explique que ça peut venir des ayants droit ou de dénonciations anonymes. Selon lui, les auteurs ou les éditeurs pourraient faire la même chose au Canada, car le droit permet de poursuivre en contrefaçon. Le professeur de McGill apporte néanmoins une nuance : Maintenant, est-ce que les ayants droit vont prendre le risque de s’attirer une mauvaise presse en mobilisant l’arsenal judiciaire? C’est une question de stratégie.

Amie Wright, directrice générale du Toronto Comic Arts Festival, pense que le milieu est actuellement dans un environnement très imprévisible, parce qu’on voit de plus en plus d’utilisation à grande échelle d’images sans licence.

Un autre changement est perçu par Jeff Trexler. Depuis quelque temps, la bande dessinée est devenue un investissement lucratif pour les entreprises de la tech et du divertissement, qui sont des milieux où les traditions de la protection intellectuelle sont beaucoup plus ancrées et où il n’y a pas la même culture du laisser-faire.

Un stand de la Fan Expo de Toronto.

Les expositions sont aussi des lieux pour acheter des bandes dessinées.

Photo : Radio-Canada / Hadrien Volle

L’avocat de formation rappelle que, par exemple, Disney est une entreprise réputée pour être très procédurière. Ils n’ont jamais laissé faire des choses avec Mickey Mouse, explique-t-il. La surveillance des licences qui sont maintenant détenues par des studios, comme Marvel et Star Wars sera-t-elle alors resserrée?

Vigilance face à l’intelligence artificielle générative

À cette peur des poursuites s’ajoute une menace encore plus vive : l’invasion de l’intelligence artificielle générative (IA) à grande échelle dans ces événements. Depuis la fin 2023, cette technologie permet à des personnes n’ayant aucune compétence artistique de produire des pièces visuelles souvent inspirées de visuels protégés.

C’est logique, car, comme le rappelle Jeff Trexler, l’IA a été entraînée sur tous ces personnages de superhéros et permet à qui le veut de créer ses propres histoires de Spider-Man.

Le procédé, de sa conception à son utilisation, est fermement condamné par l’ensemble du milieu. L’illustrateur Kibar affirme que ces modèles sont entraînés sur des contenus qui ne leur appartiennent pas, volent des images en masse, pour recracher des images dans le même style que les artistes, donc ça me semble illégal et immoral.

La conséquence de l’entrée en jeu de ce nouvel acteur, c’est l’arrivée de bouillies d’IA (ai slop) dans les boutiques des conventions, note Jeff Trexler, ce qui a pour conséquence d’inquiéter les entreprises, car ça opère un changement d’échelle. En voulant sévir contre ce phénomène, les petits créateurs indépendants sont pris dans la tempête.

Cette évolution a lieu alors que, selon Jeff Trexler, ces vingt dernières années, il y a eu une augmentation de la protection de la propriété intellectuelle. Cela concernerait le monde de la création en général et, si certains aspects de la bande dessinée ont pu passer à travers les mailles du filet jusque-là, la question n’est pas de savoir si les entreprises vont continuer à regarder ailleurs, mais plutôt quand cette liberté créatrice connue dans les allées des artistes va disparaître. Quoi qu’il en soit, pour les illustrateurs d’ici, la création originale à petite échelle reste le meilleur outil de défense.

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