Image

«Rochebrune»: une famille décomposée

 

Le Devoir Lire

Après Fantastique histoire d’amour (Seuil, 2024), Sophie Divry nous revient avec un huitième roman, Rochebrune, qui prend appui sur la vie quotidienne d’une famille recomposée, une réalité contemporaine qui relève autant de la logistique impossible que de l’art du compromis. Une sorte de conte cruel dans la veine de La condition pavillonnaire (Noir sur blanc, 2014), dans lequel l’écrivaine, née à Montpellier en 1979, épinglait avec une ironie acérée les dysfonctionnements et les pièges de la vie moderne.

Isabelle Fuzeau, psychologue, est mère d’une fille de quatorze ans dont elle a la garde en alternance avec son père. Xavier Daubard, passionné d’alpinisme et level designer dans une grosse boîte de jeux vidéo, est quant à lui père d’un garçon de sept ans. Ils forment une famille, contre vents et marées.

Et si Isabelle a depuis l’été dernier de sérieux doutes sur leur couple, ce n’est pas le cas de Xavier, qui est du genre à ne pas douter beaucoup. Léon, le fils de Xavier, est une sorte de petit monstre à la fois « tyrannique et victimaire » à qui son père passe tous ses caprices. « Des combats à chaque repas, des cris à chaque sortie. »

Lorsque Léon est là, Isabelle a l’impression de disparaître, que son couple est mis entre parenthèses. Elle ne s’en cache pas : elle n’aime pas Léon — pas plus que l’enfant n’aime cette femme avec laquelle il doit partager son père —, mais jamais au point que cette « belle-mère-qui-n’a-pas-son-mot-à-dire » ose le traiter de « petit con égoïste élevé par un lâche ». Xavier, lui, myope et sans surprise, aurait voulu que tout le monde s’aime.

Les deux éléments de ce couple lyonnais un peu déphasé projettent ainsi de se retrouver pendant la première semaine des vacances de la Toussaint, qui ont lieu chaque année en France de la mi-octobre au début du mois de novembre.

Ils ont loué pour une semaine un Airbnb à Rochebrune, un minuscule village accroché au flanc des Alpes, sorte de « Mecque de l’alpinisme ». Un endroit où, pour survivre, « il vaut mieux être un lichen ou un insecte ». Et pendant que le reste de la petite famille restera sagement dans la vallée, Xavier a l’intention de faire un sommet avec un ami.

Dans le style pétaradant qu’on lui connaît, avec un humour grinçant et sans temps morts, Sophie Divry met en scène leurs trajectoires qui s’ignorent, bifurquent ou s’entrechoquent, le tout enveloppé dans une atmosphère diffuse de film d’horreur fait maison.

Pendant un orage aux airs de déluge, inondations et glissement de terrain, Isabelle et les deux enfants se retrouveront coincés dans le hameau. Et pendant que, là-haut, Xavier l’avait abandonnée pour « grimper une montagne de cailloux froids », sa femme rêve de s’envoyer en l’air avec un menuisier local neuroatypique. Tous les deux ignorant que, dans un couple ou crampons aux pieds, « un renoncement peut être héroïque et un exploit stupide ».

Sophie Divry, aux commandes de cette dissection à froid, maniant l’ironie comme un scalpel, avance sans jamais faire l’impasse sur les petites lâchetés, les fuites, les appels d’air désespérés et silencieux, les trahisons, les désertions.

Et, quelle que soit la face par laquelle on l’aborde, Rochebrune prend la forme d’une sorte de danse macabre, voie classique vers une catastrophe annoncée où s’échelonnent signaux, clignotements, sémaphore. Jouissif.

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Dans cet article

Titre: Rochebrune

No books found for your query.

Palmarès des livres au Québec