Corps traversés
Certains livres sont plus douloureux à écrire que d’autres. Dans son plus récent recueil, Gabriel Kunst nous raconte le cancer incurable de sa conjointe, de la prolifération de la maladie dans son corps tout autant que dans le tissu familial — ils ont ensemble deux enfants. Les mailles de sa vie se défont une à une, mais par ses mots, il dénoue l’espoir et entrevoit de nouveaux territoires. Sa poésie devient mémoire et, en attendant la mort, une vie qui se pérennise. Au plus près du tragique, ces pulsions de survie rendent compte du prix de la résilience, sans se livrer à l’apitoiement ni implorer la pitié. Comment a-t-il pu tenir le crayon, ne pas s’effondrer dans les césures ? Était-ce brutal ou nécessaire, pour saisir le réel, de mettre sa cruauté en forme, en nommant la sécheresse de la maladie, qui laisse « entendre des tissus qui se déchirent » ? Il y a des livres plus difficiles à critiquer que d’autres. Parfois, on ne peut plus que pleurer.
Yannick Marcoux
Organes phosphorescents
★★★ 1/2
Gabriel Kunst, Poètes de brousse, Montréal, 2026, 110 pages
En attendant l’histoire
Le premier recueil de Miracson Saint-Val prend les mots pour déterrer une violence familiale, avec l’espoir de l’épuiser pour de bon et d’enfin quitter « un ring où l’on ne peut jamais déposer les armes ». C’est envers le père que ses remontrances sont les plus grandes : « Je me mets nu face au pouvoir du verbe / Le seul qui me permet de t’aimer vraiment, sans détour / Et te haïr en même temps quand c’est nécessaire, / presque constamment. » Contre son désir d’amour, de douceur et de soutien, son père opposait la violence du fouet : « J’ai toujours connu le fouet. / Il a toujours habité mon être, possédé mon corps. » D’autres paroles de la famille interviennent, esquissant des liens brisés, des douleurs gangrenées. Hélas, on reste sur l’impression de naviguer au fil d’aveux terribles, sans jamais sombrer dans la profondeur complexe des abysses. Comme si le saut était trop périlleux et qu’il devait suffire de deviner les ténèbres par les aspérités de sa surface.
Yannick Marcoux
Fractures invisibles
★★★
Miracson Saint-Val, illustré par Mivil Deschênes, Hurlantes éditrices, Montréal, 2026, 52 pages
Fracas et regards
Dans son vingtième recueil, la poète et essayiste Louise Warren fait encore un pas de plus dans son éternelle marche avec le vivant. Des profondeurs de la démarche qui mue son œuvre s’élève une voix inquiète et sensible aux bruits d’un monde versé dans le chaos. Cette langue tracassée s’entend presque comme un chant subtil, un murmure qui ne laisse rien au hasard et qui apparaît dans une beauté dont la simplicité n’a rien d’accidentel. Le rythme apaisant du poème n’enveloppe toutefois pas la dureté du propos, la violence y est observée avec le pas de recul que la conscience permet : « l’œil recousu / est doux / mais ne sait / comment pleurer ». Il lui reste à nommer ce regard qui n’a de cesse de chercher l’espoir là où il voit la fuite. La suite est suivie d’une deuxième partie, intitulée L’échelle du risque, qui détourne un brin la vue pour se plonger dans un récit qui trouve demeure dans une nature où cette veille du monde peut se reposer, où la vie habitée est protégée et célébrée.
Laurie Bédard
Éclatements
★★★
Louise Warren, Le Noroît, Montréal, 2026, 150 pages
Un vœu de feu
Le prolifique poète, slammeur, et romancier fera paraître, le 9 septembre, un recueil de poèmes qui se tourne comme une fleur vers un espoir dont on a tous bien besoin « Malgré le tumulte, la fureur et le chaos / Écoute toujours / La prose de ton âme / Et tout ce que la beauté murmure / Aux oreilles du cœur ». Si le livre ouvre sur une telle permission, elle vient avec la juste injonction à « Nommer / Dénoncer / Arrêter » les machinations d’un monde qui court à sa perte. Dans une langue où l’invention côtoie l’appel frontal, l’ouvrage engage une lecture dans une volonté culturelle de « Reprendre / Les armes miraculeuses / La poésie / La musique / Les notes et les mots en actes / Qui fondent le lien et le lieu / De la résistance de te l’espérance ». Sous l’influence bien sentie du slam, le recueil se lit comme un grand cri vibrant qui appelle à force d’adresses sincères à une humanité vigoureuse, portée par une langue qui n’a pas peur des conversations, des prières et des mots.
Laurie Bédard
Poèmes de plein jour et mots mantras pour traverser la nuit
★★★
Marc Alexandre Oho Bambe, Mémoire d’Encrier, Montréal, 2026, 128 pages
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