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«L’inconnue du quai de Javel»: Jaenada et la jeune morte

 

Le Devoir Lire

Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, quai de Javel, sur la rive gauche de la Seine, dans le 15e arrondissement de Paris, le cadavre d’une femme à moitié dénudée est retrouvé par un passant. Les cheveux mouillés, des traces de doigts autour du cou, une tache d’huile sur la chaussée.

Celle que les journaux de l’époque ont vite appelée « la morte aux beaux cheveux » s’appelait Louise Cansot, 29 ans, mère d’une fillette placée en nourrice. Elle avait quitté sa Bretagne à 16 ans pour devenir bonne à Paris, comme tant d’autres, avant de devenir modèle pour plusieurs peintres de Montparnasse.

Cette jeune femme « fantasque et romanesque » a-t-elle été tuée par son fiancé, par un amant ? Par un client ? Une affaire non classée à laquelle Philippe Jaenada redonne vie dans L’inconnue du quai de Javel, son 14e roman.

Piéton de Paris à la Léon-Paul Fargue, héritier de Modiano, fasciné par « les vies qui basculent et dévient » et toujours à la recherche d’un sujet de roman, Philippe Jaenada raconte avoir tout de suite éprouvé pour ce fait divers « une sorte d’attirance intriguée ». Plusieurs éléments de cette enquête avortée le « turlupinent ». Des incohérences, des pistes jamais explorées, des silences. Assez pour qu’il se lance dans une nouvelle contre-enquête immersive.

Épaulé cette fois par le commissaire Maigret, le célèbre personnage que Simenon (1903-1989) a fait exister dans 75 romans — et qu’il raconte avoir tous lus, une sorte de plaisir coupable —, « Fifi détective » met une fois de plus son art de la digression, son humour et son sens de la mise en scène de sa propre vie, son appétit pour les parenthèses (parfois doubles, voire triples, elles sont un peu sa marque de commerce depuis la deuxième phrase de son tout premier roman, Le chameau sauvage, paru en 1997), au service de l’élucidation du meurtre de cette jeune femme.

Tout en plongeant ses lecteurs dans un Paris englouti, palpable et grouillant, dans une atmosphère d’après-guerre où le gris est la couleur qui domine.

« Je ne suis pas du tout du tout nostalgique », se défend Philippe Jaenada depuis sa « roulotte », l’appartement qu’il occupe depuis une vingtaine d’années au cœur du 10e arrondissement de Paris. « J’aime constater que les choses ont disparu ou sont restées. Mais je ne le regrette pas », assure l’auteur de La serpe, prix Femina 2017, qui revient justement des archives, déjà lancé sur une affaire qui devrait l’occuper, si tout va bien, pour les deux prochaines années.

Pousser sa brouette

Des disparitions et des fantômes, ses livres en sont pleins. Pleins aussi de crimes, de chutes et de malheureuses coïncidences. Mais emplis également de la sympathie et de la tendresse qu’il éprouve pour ses personnages, qui sont souvent des filles perdues, tombées du ciel. Comme dans La désinvolture est une bien belle chose (2024, Mialet-Barrault).

D’un livre à l’autre, sa méthode est un peu la même. Depuis Sulak et surtout La petite femelle (Julliard, 2013 et 2015), qui ont marqué sa transition des romans autofictionnels plutôt humoristiques vers les récits d’investigation littéraire. Pour trouver son sujet, dépouiller des journaux des années 1940 et 1950 sur Gallica, le site numérique de la Bibliothèque nationale de France (BNF). Puis consulter les archives judiciaires, lancer son filet, tendre des perches, accumuler la matière, écrire, construire, avancer, « pousser sa brouette », comme il le dit. Recommencer.

« Le truc, c’est que moi, mon but dans la vie, ce n’est pas de résoudre des enquêtes criminelles, ce n’est même pas de rendre justice à des gens qui ont été injustement traités, c’est d’écrire des livres. » Un livre, explique-t-il, qu’il voulait cette fois écrire un peu comme un roman policier, où les romans de Maigret, comme à un vêtement, serviraient de doublure.

S’il revient si souvent aux années 1940 et 1950, poursuit le romancier, né à Saint-Germain-en-Laye en 1964, c’est parce que c’est une période bancale, un moment de bascule. Une sorte de support qu’il habille de ses obsessions — un peu comme les peintres de Montparnasse le faisaient avec les modèles qu’ils employaient. Mais cet intérêt pour le passé est aussi lié, dit-il, au « délai de communicabilité », qui est de 75 ans en France, ou 25 ans après la mort de la personne concernée.

Et puis, comme Philippe Jaenada a « besoin de faire un peu le mariole », il avoue qu’il n’oserait pas écrire des livres concernant des affaires plus récentes, plus sensibles, encore à vif.

Entre le sociopathe et la petite Bretonne

Les journaux de l’époque parlaient de la mort de Louise Cansot, « cette femme que personne ne connaissait vraiment », écrit Philippe Jaenada, comme d’une banale affaire de déchéance, de perdition. Comme si elle avait cherché cette mort horrible. À l’époque, rappelle-t-il, les faits divers servaient de leçons de morale plus que de divertissement sensationnaliste. On y montrait — surtout aux jeunes femmes — ce qu’il ne fallait pas faire.

Et c’est l’une des plus grandes fiertés de l’écrivain que d’avoir un peu contribué, à travers ce roman-enquête, à réhabiliter Louise Cansot.

À ce chapitre, l’écrivain avoue se situer quelque part entre le sociopathe et la petite Bretonne. Cette dualité, Philippe Jaenada l’assume. « Disons que j’ai un côté à la fois obsessionnel, enragé, je ne peux pas m’arrêter quand je cherche quelque chose. Ça, c’est le déséquilibré sociopathe. Et la petite Bretonne, c’est d’ailleurs peut-être injuste pour les petites Bretonnes, mais j’ai aussi un côté neuneu, quoi, j’ai un côté très sentimental, mièvre. »

« Ce qui me révolte et ce qui me propulse, on va dire, c’est l’injustice, sous quelque forme que ce soit. Ça peut être une erreur judiciaire ou ça peut être juste la société qui traite mal quelqu’un. » Il se trouve que durant ces années-là, note Philippe Jaenada, ce sont surtout les femmes qui étaient victimes d’injustice, ou qui avaient des parcours de vie extrêmement difficiles. Agressions sexuelles, grossesses non désirées, avortements clandestins. Une réalité malheureusement banale. À sa façon, Philippe Jaenada lève le voile sur cette réalité — glaçante, révoltante, injuste — du quotidien des femmes à cette époque.

Ses lecteurs le savent, ce n’est pas le fait divers ou le crime en lui-même qui intéresse Philippe Jaenada. Pour lui, c’est avant tout une porte qui s’ouvre sur la vie des gens. Ce qu’il y a d’intéressant, « c’est ce qu’il y a derrière, ce qu’il y a au-delà », reconnaît-il. Mais c’est par ce biais « malsain et repoussant » que la vie des gens laisse des traces. Comme pour Louise Cansot et tous ces témoins interrogés à la faveur de l’enquête de 1949 qui s’était terminée en cul-de-sac.

Car c’est avant toute chose le lien humain qui le stimule. « C’est comme si on était tous, toutes, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, reliés par des sortes de fils invisibles. » Et c’est l’écriture qui lui permet de faire apparaître ces liens invisibles.

« Je ne sais pas pourquoi, mais quand je tombe sur une histoire qui me touche ou qui m’intrigue ou qui m’émeut, qui me passionne, ma seule envie, c’est de la partager, de la transmettre à des lectrices ou à des lecteurs. » Mais tout comme lorsque son chat était malade, raconte-t-il, et qu’il fallait lui donner des médicaments, il faut trouver la bonne structure, le bon enrobage. « Si je lui donnais un cachet comme ça, jamais de la vie il aurait mangé le cachet. Mais si je l’enrobais astucieusement dans un morceau de jambon, ça passait tout seul. Il faut trouver le morceau de jambon. » C’est dit.

L’inconnue du quai de Javel existe, palpite entre les mains des lecteurs, mais Philippe Jaenada est déjà ailleurs, cherchant de nouvelles pistes, mêlant sa vie à d’autres vies. « Il y a des grandes joies quand on découvre des choses qui sont cachées, un dossier que personne n’a ouvert depuis un siècle, et il y a aussi des grandes frustrations, des grandes détresses. » Malgré tout, et aussi pour toutes ces raisons, le romancier s’apprête à replonger pour les deux prochaines années, harnaché sept jours sur sept à son sujet.

« Quand je suis dans mon bar, en bas, que je regarde par la vitre tous les gens qui passent, j’aimerais avoir un appareil, comme une sorte de scanner qui aspire tous leurs souvenirs, leurs pensées de la veille ou de quand ils étaient petits. Et ça, ça existe aux archives », lance Philippe Jaenada… avant de descendre et de traverser la rue pour l’apéro rituel au bistrot Lafayette, l’« annexe », où un tabouret est réservé au comptoir à cet amateur de whisky.

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Titre: L’inconnue du quai de Javel

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