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Des best-sellers à colorier

Source : Le Devoir

Fin d’après-midi, au café Fanfare à Montréal, quatre femmes, un arc-en-ciel de marqueurs entre elles, colorient. Chacune a son album. Tout en jasant, elles couvrent de couleurs vives un chat-sirène, ajoutent du vert tendre à une scène où un chiot et un mouton pique-niquent. Elles ont entre 25 et 35 ans et participent au phénomène du « cozy coloriage », un passe-temps viral hautement féminin. Et un phénomène d’édition dans le monde, et ici.

Le bilan Gaspard 2025 des ventes de livres notait qu’après des années difficiles, les livres de coloriage étaient l’an dernier « très nettement de retour » au Québec, tirés « par le phénomène Jade Lachine ».

Cinq albums de cozy coloriage de l’illustratrice se sont hissés dans le palmarès des 50 meilleures ventes. Dans les 20 meilleures ventes, Coloriages bien-être a même pris la 7e position, et Coloriages lieux de bonheur la 17e.

« Il y a eu un gros buzz au Québec entre 2014 et 2016, mais les ventes étaient réparties sur un très large éventail de livres. » Le plus gros succès de vente alors, Forêt enchantée, de Johanna Basford, s’est hissé en 2015 à la 117e place du palmarès.

« La différence, c’est que ce sont maintenant des éditeurs québécois qui font ces albums », expliquait Patrick Petitclerc, directeur des ventes et du développement de Gaspard.

Le cozy coloriage est « une tendance mondiale forte depuis quelques années déjà », explique Alain Delorme, propriétaire des éditions Goélette, qui en suivait les succès dans les foires de livres internationales.

La maison fait « des albums de coloriage depuis toujours », pour les enfants et les adultes : mandalas, zen abstrait, animaux hyperdétaillés.

L’éditeur a sollicité l’illustratrice Jade Lachine, « déjà influenceuse ». Car le cozy coloriage, qui a émergé pendant le confinement lié à la COVID-19, est beaucoup porté par les réseaux sociaux. On s’y donne des trucs, on y partage les dessins achevés, on y cumule des cœurs et des câlins numériques. Avec Jade Lachine, l’éditeur a pensé des albums made in Québec.

La vie en rose, avec des marqueurs à l’alcool

Au café, Agathe précise que le coloriage, « au quotidien, ça m’apaise beaucoup ». Elle en fait depuis deux ans, quand elle veut « sortir des écrans ». Là, avec ses collègues Amira, Pauline et Senan, qui travaillent dans les médias sociaux, elles coloriaient lors d’une séance de team building professionnel.

« C’est un genre de thérapie, indique Amira, ça m’aide à arrêter de penser. » Elles achètent leurs albums chez Renaud-Bray, DeSerres (qui appartient au même propriétaire) ou Indigo. Elles n’exposent pas leurs coloriages sur les réseaux.

Pour Senan, « c’est une bonne activité pour changer du numérique. On cherche des activités différentes, à faire avec nos mains. C’est une reconnexion avec les choses qu’on aimait quand on était jeunes ».

Agathe renchérit : « Ça permet de se reconnecter à son enfant intérieur. » « Colorier des mandalas, c’est plus demandant », reprend Senan. « En cozy coloriage, je peux plus m’exprimer : regarde, j’ai fait un chat rose ! »

Vont-elles se lasser ? Pauline, l’aînée et l’organisatrice du groupe, pense « qu’on va se tanner du coloriage, mais pas du processus. C’est de l’art. C’est comme le yoga, ou faire des marches, on y revient toujours ».

Notre besoin de colorisation est impossible à rassasier

« Ça fait 30 ans que je publie des albums, et j’étais frileux d’en imprimer d’abord 5000 », raconte encore Alain Delorme. « Après une semaine, il en manquait. On a fait des chiffres de ventes de la mort… »

« On en a vendu dans une dizaine de pays », dont le Brésil, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, poursuit-il.

C’est une manne. Jade Lachine la nourrit, avec son équipe, sur les réseaux sociaux et par les nombreuses activités, souvent payantes, qu’elle anime dans des cafés et des librairies.

D’autres éditeurs québécois ont suivi. Broquet a acheté une licence de l’illustratrice Mimi Moty pour les marchés du Québec et de la France. Douze titres ont été publiés depuis septembre 2025. Le propriétaire, Antoine Broquet, parle de quelque 90 000 exemplaires vendus.

Les Malins en produit de son côté. Chantal Lacroix en propose aussi, entre des chandelles parfumées et des trousses de maquillage. Métamorphe, la marque des éditions Petits Génies / Shoebox, en fait également.

« On exporte beaucoup nos livres », explique le propriétaire, Al Di Buono, « et on se faisait demander des albums par nos clients américains et d’Amérique latine. »

Métamorphe a sorti cinq premiers albums en 2025, dont Cozy Détente et Cozy K-Pop. « J’en vends partout, dit en souriant le propriétaire, en librairie, aussi en grandes surfaces… Juste au Québec, on a dépassé les 75 000 albums vendus, sur cinq titres… et on a vendu les albums aux États-Unis, au Mexique, jusqu’en Uruguay… » Les coûts de traduction sont anodins, puisqu’ils ne concernent que quelques mots en couverture.

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