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Temps mort

Source : Le Devoir

J’en ai gagné, j’en ai perdu. Et au final, c’est peut-être le temps perdu qui m’a été le plus utile. Dans la chaleur écrasante de juillet qui règne sur Montréal un peu désert en cette période des vacances, le temps semble se dilater. Mais sur l’écran, les secondes filent, indifférentes à l’été, au climat, aux absences.

Depuis toujours, l’être humain tente de mesurer le temps : les premiers calendriers sumériens, égyptiens ou mayas en témoignent. L’invention de l’horloge, elle, daterait plutôt officiellement du XIIIe siècle, selon Jonathan Martineau, qui a consacré un essai au sujet, L’ère du temps, modernité capitaliste et aliénation temporelle. La période de transition qu’elle a générée s’est étendue jusqu’aux débuts de la Révolution industrielle, estime-t-il. « Depuis 1967, y lit-on, la seconde est l’unité de base du temps social […] Pourtant, malgré cette course au contrôle et à la précision, l’être humain n’a jamais été aussi aliéné par le régime temporel dans lequel il vit. »

S’étonnera-t-on que le dicton « le temps, c’est de l’argent » nous vienne du père fondateur des États-Unis, Benjamin Franklin ? Il l’a popularisée dans un essai, Lettre à un jeune commerçant, publié en 1748.

Depuis, notre temps est plus compté que jamais. Les vacances accordées semblent en premier lieu destinées à reprendre notre souffle en prévision d’heures de travail à venir. On cherche d’ailleurs à les rentabiliser de notre mieux. La vie numérique charge nos secondes, en nous invitant à vivre plusieurs vies en une, à tenter d’être à plusieurs endroits à la fois.

Car, d’un point de vue subjectif, le temps est un récit. C’est ce qui me vient à la lecture d’un dossier spécial qui lui est consacré dans la revue Philosophie, « À qui appartient mon temps ? ». De la naissance à la mort, les secondes, les heures, les jours s’écoulent. En ce sens, le temps d’une vie est toujours perdu, au bout du compte. Autant le perdre comme il faut !

Reste que tout nous pousse aujourd’hui à « optimiser notre temps ». Alors que nous avons davantage de temps, nous sentons plus que jamais que nous en sommes démunis. Selon un sondage mené en France par la Fondation Jean-Jaurès, les Français disent manquer de temps, encore plus que d’argent. Dans un essai paru en 2010, le philosophe Hasrtmut Rosa le formulait comme ça : « C’est comme si le temps était perçu comme une matière première consommable telle que le pétrole et qu’il deviendrait, par conséquent, de plus en plus rare et cher. » La Gen Z y a vu juste, elle qui résiste aux diktats temporels du marché du travail.

En effet, le temps d’attention se monnaye ferme sur les écrans. Dans ce contexte, la rêverie devient objet de revendication. C’est ce qu’Yves Citton souligne dans sa préface d’Attensité ! Manifeste du mouvement de libération de l’attention, dont on trouve des extraits dans le numéro de Philosophie. « En effet, quand nous lisons un livre, lever de temps à autre les yeux, pour réfléchir à ce que telle ou telle phrase évoque pour nous, c’est aussi important que garder les yeux sur les lignes du texte. » Je me souviens d’un temps, où jeune mère sur le marché du travail, flâner m’était tout simplement interdit. Du fond de l’Antiquité, Sénèque disait « toute chose est à autrui, le temps seul est à nous ; c’est l’unique bien, fugace et glissant, dont la nature nous a confié la possession ».

Le mot « vacances » viendrait par ailleurs du latin vacare, « être vide, inoccupé ». Cette année, j’ai repoussé les miennes à l’automne, peut-être pour profiter encore plus d’une rupture avec la frénésie de la rentrée. En attendant, je fréquente le vide laissé par vos vacances.

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