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Ori, couleur passion

Source : Le Devoir

La littérature québécoise rayonne à travers le monde, et ce n’est pas seulement grâce au talent de nos auteurs. Dans les universités et les collèges, des professeurs étrangers cultivent et transmettent leur passion pour nos romanciers et nos poètes. Dans la série estivale Écrivains d’ici vus d’ailleurs, et pour souligner le 30e anniversaire de l’Association internationale des études québécoises (dont l’avenir est plus qu’incertain), Le Devoir a invité sept de ses membres à revisiter une œuvre de leur choix. Aujourd’hui, Christophe Premat (Suède) pose son regard sur Tout est ori, de Paul Serge Forest (VLB éditeur, 2021).

Christophe Premat est né à Annecy, au nord des Alpes françaises, mais très tôt l’envie de découvrir le monde lui a permis d’atteindre d’autres sommets. Après avoir travaillé aux États-Unis, en Italie, en Allemagne et au Luxembourg, il entreprend des études en sciences politiques dans son pays natal. C’est au début des années 2000 qu’il découvre la Suède, travaillant à l’Ambassade de France puis à l’Institut français de Stockholm. Après d’autres escapades, Christophe Premat décide de s’enraciner dans ce pays scandinave dont il maîtrise bien la langue, très pratique pour un professeur à l’Université de Stockholm. Maintenant directeur du Centre d’études canadiennes, il a craqué pour Tout est ori, de Paul Serge Forest, un roman foisonnant porté par une couleur mystérieuse, l’ori, et des personnages qui le sont tout autant. Entre les remous d’un clan familial dysfonctionnel contrôlant l’industrie des fruits de mer sur la Côte-Nord, la fougue de Laurie Lelarge, une jeune héroïne en quête de liberté, et le machiavélisme de Mori Ishikawa, un Japonais aux allures d’extraterrestre au milieu de cette vaste région du Québec, l’auteur fait flèche de tout bois, et ne se prive d’aucune extravagance.

Avez-vous un souvenir précis de votre premier contact avec la littérature québécoise ?

Je ne saurais vous dire le titre, mais un roman de Michel Tremblay traînait dans la maison familiale ; mon frère le lisait et me disait que je devais le lire à mon tour. Lorsque j’ai vécu aux États-Unis, j’ai rencontré des Québécois — on en rencontre partout ! —, et c’est alors que j’ai développé une certaine fascination pour le Québec, comme beaucoup de Français d’ailleurs. Pour en revenir à Michel Tremblay, mon premier contact avec le joual a été un peu ardu, mais l’apprivoisement s’est fait peu à peu. Dont par la chanson, en écoutant beaucoup Robert Charlebois, Beau Dommage, surtout La complainte du phoque en Alaska, et Daniel Bélanger. Sèche tes pleurs, je ne compte plus le nombre de fois que j’ai écouté cette chanson ! Lorsque je suis arrivé en Suède en 2001, je me suis intéressé aux littératures francophones, et exploré l’univers d’autres auteurs québécois, comme Lise Tremblay [La héronnière, L’habitude des bêtes] et Ying Chen [L’ingratitude, La poétesse].

De quelle façon avez-vous découvert ce premier roman de Paul Serge Forest, lauréat du prix Robert-Cliche 2021 ?

Grâce à l’Association internationale des études québécoises, j’ai été invité à participer au Prix littéraire des collégien·ne·s, édition 2022, et j’ai été vite séduit par Tout est ori, qui figurait parmi les finalistes. On pourrait épiloguer longtemps sur les caractéristiques esthétiques des livres en nomination, mais j’avoue que ce roman m’a conquis par la richesse de son contenu, et par sa consistance. J’y ai retrouvé une sorte de matrice du roman québécois.

Que voulez-vous dire par là ?

Il s’agit d’une saga familiale portée par un grand souci de naturalisme, comme on en retrouve justement chez Michel Tremblay, mais aussi une certaine franchise face à différents traumatismes, dont l’inceste, des enjeux présents dans bien des familles. De plus, ce qui est séduisant, ce sont les paysages de la Côte-Nord, un endroit que je ne connais que par la littérature, tout particulièrement grâce aux auteurs autochtones, comme Joséphine Bacon [Je m’appelle humain], Rita Mestokosho [Le cœur du caribou] et Naomi Fontaine [Kuessipan]. Vous me disiez tout à l’heure que vous ne connaissez la Scandinavie qu’à travers le cinéma, et bien, pour moi, la Côte-Nord, c’est un paysage littéraire peuplé de références géographiques. Ce roman affiche une écriture très profonde sur le plan des sensations, avec à la fois un côté réaliste et un élément fantastique qui magnétise tout le récit.

Beaucoup de lecteurs qualifient d’inclassable ce roman. Partagez-vous ce jugement ?

À la lecture, je sentais souvent mon imaginaire français interpellé. Il y a certaines résonances avec l’écriture de Proust dans ce roman. Comme dans À la recherche du temps perdu, les personnages de Tout est ori habitent un monde qui semble prendre fin. Le clan Lelarge doit maintenir une entreprise

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