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La Victoire et nous

Source : Le Devoir

Qui l’eût cru ? J’écris sur le hockey. J’ose. J’ose comme une intruse qui attend encore qu’on lui demande ce qu’elle fait là. L’autre soir, en regardant les séries, mes propos enflammés au sujet d’une passe « douteuse » de Demidov m’ont valu les sourires à la fois surpris et moqueurs de quelques copains… Ça m’a fait rougir, confirmant pourquoi c’est sur la pointe des pieds que je m’aventurais sur cette glace-là… Tiens donc, une littéraire en talons hauts chez les ours ! Un peu plus et ils me demandaient d’aller aux fourneaux vérifier la cuisson des ailes de poulet. Je blague, bien sûr. Mes potes ne sont pas des hommes de Cro-Magnon. Or, l’exubérance de leurs mimiques est bavarde les soirs de parties. On dirait parfois qu’eux seuls connaissent les codes, les histoires, les statistiques et les règles du jeu. Ils m’attendaient plus dans l’émotion que dans l’analyse, comme si mes cris, voire mes sacres, avaient plus de légitimité que mes observations pragmatiques sur la partie. Comme si je devais faire mes classes avant de me prendre pour Martin McGuire. Comme si je devais me concentrer sur les cravates de Martin St-Louis… À leur « défense », il fut un temps où je ne m’intéressais pas à ce sport-là. Sauf pour… commenter la cravate des entraîneurs. Je me sacrais du hockey au point de trouver ça puéril et trivial. J’ai jadis levé le nez là-dessus. Voir si j’allais me faire du sang d’encre pour des millionnaires de 20 ans que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam et qui, de surcroît, ne se forçaient pas tellement pour parler français (hum). Mais c’était avant que mon garçon, dont je suis gaga à le rendre fou d’humiliation, le pauvre enfant, se joigne à une équipe de quartier.

Surtout, c’était avant la Victoire de Montréal. La Victoire, qui à mon avis — et il n’a même plus besoin d’être humble, cet avis — est la plus belle éclaircie des derniers mois au Québec. Un pied de nez à notre nombre record de féminicides et, plus loin de nous, aux lois répressives qui affectent le quotidien des Iraniennes, au régime taliban qui efface des décennies de progrès aux Afghanes et aux reculs dans des démocraties établies à l’égard des femmes, certes, mais aussi des personnes LGBTQ+. Or, le succès du hockey féminin en dit moins sur la place des femmes que sur notre besoin de nous réapproprier des mythes québécois trop longtemps perçus comme lieu de tribalité agressive. L’engouement pour la Victoire, et, par la même occasion pour les Roses de Montréal au soccer, donne à lire une reconfiguration des paradigmes de notre sport national comme langue commune. Il laisse entrevoir l’ébauche d’un nouveau récit social qui s’exprimera désormais à travers l’expression d’une foule intergénérationnelle plus familiale, plus queer, moins dominée par des performances virilistes que par un réel désir de voir s’incarner la force et l’agilité, et, il va sans dire, la persévérance envers et contre tous. Au-delà du jeu.

Sur les médias sociaux, l’image du couple formé par la capitaine Marie-Philip Poulin et l’attaquante Laura Stacey, épouses depuis 2024, a eu un énorme impact symbolique sur bon nombre de jeunes. La Victoire de Montréal n’est donc pas seulement une équipe. Rarement un espace sportif majeur aura paru aussi naturellement habitable pour autant de personnes différentes. Dans le texte qu’il signa à la demande d’Hubert Aquin pour son documentaire de 1959, intitulé Le sport et les hommes, une réflexion sur la signification du sport dans l’œil du spectateur, Roland Barthes voyait avec justesse le sport comme un « théâtre moral collectif », allant jusqu’à préciser qu’il révèle toujours la société qui le regarde. S’il y a bel et bien cette éclaircie à travers le miroir que nous tendent les belles victorieuses, la patience reste de mise (bis). Comme capitaine, Poulin gagne en salaire annuel ce que Nick Suzuki, son homologue avec le CH, empoche en seulement cinq jours… Malgré tous les arguments rationnels que mecspliquent certains sur un ton exaspéré bien appuyé, ça, je l’ai de travers. Mais en attendant, je veux bien célébrer la Victoire avec les championnes lors de leur défilé d’aujourd’hui au centre-ville de Montréal. « L’homme a donné sa victoire en spectacle pour qu’elle devienne la victoire de tous ceux qui le regardent et se retrouvent en lui », a aussi écrit Barthes.

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