Image

Pirouette cambrée

Source : Le Devoir

La vieillesse, c’est un peu une tasse en porcelaine. D’année en année, à force de passer dans le lave-vaisselle, on pâlit. Les belles couleurs s’effacent et le vernis se craquelle. La céramique a perdu de son éclat, mais elle a gagné en douceur et en sagesse. J’ai toujours été plus attiré par les vieilles tasses que par les neuves quand je me sers un café. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que j’aime avoir le sentiment que je bois dans un objet qui contient de l’histoire et qui est passé entre plusieurs mains, qui a survécu à des déménagements, à des chutes évitées de justesse, à des matins pressés et à des dimanches trop longs. Une tasse neuve me semble muette. Elle brille, oui, mais elle n’a encore rien vu. Elle attend qu’on l’abîme. La vieille tasse, elle, n’attend plus : elle a déjà encaissé. Je me demande si mon attirance pour les vieilles tasses n’est pas une manière détournée d’accepter ma propre usure. Je regarde la porcelaine pâlie et je me dis : elle tient encore. Elle n’a plus l’arrogance du neuf, mais elle a la stabilité du vécu. Elle ne cherche plus à séduire : elle accomplit sa fonction. Peut-être que j’aspire à cela, c’est-à-dire d’être utile sans éclat. Les objets ne mentent pas. Ils portent les marques sans les dramatiser. Une ébréchure reste une ébréchure. Elle ne devient pas une catastrophe. Nous, nous amplifions nos fissures. Nous les appelons échecs, déclins, erreurs irréparables. La tasse, elle, continue de contenir le café malgré la petite entaille sur son rebord. Elle ne s’excuse pas. Peut-être que je préfère les vieilles tasses parce qu’elles ne me rappellent pas ce que je devrais devenir. Les objets neufs ont une exigence silencieuse : ne pas les rayer, ne pas les casser, les conserver intacts. Ils me mettent face à une responsabilité de perfection. Les objets anciens, eux, me libèrent. On peut les poser un peu brusquement. On peut accepter qu’ils ne soient plus impeccables. Ils ont déjà traversé l’épreuve du monde. Je pense aux personnes âgées que l’on n’écoute plus vraiment. Elles parlent plus lentement, cherchent leurs mots et répètent parfois. On les croit affaiblies, alors qu’elles sont simplement devenues opaques à notre impatience. Leur éclat ne saute plus aux yeux, il faut s’approcher pour le percevoir. Comme avec une tasse ancienne : la beauté ne réside plus dans la brillance, mais dans la nuance, dans la douceur de la surface usée par les doigts. Il y a aussi une forme d’humilité dans la vieille tasse. Elle ne prétend pas être unique. Elle sait qu’elle pourrait être remplacée. Cette conscience la rend presque sereine. Je me demande si vieillir, ce n’est pas apprendre cela : accepter que notre place puisse être occupée par d’autres, sans que cela invalide ce que nous avons été. La tasse neuve viendra. Elle brillera. Elle se fissurera à son tour.

Je pense aux patineurs artistiques qui s’entraînent pendant des années pour exécuter un programme de quelques minutes. Chaque saut est répété des centaines de fois, chaque geste est poli jusqu’à devenir presque automatique. La glace, surface lisse et impitoyable, ne pardonne pas l’approximation. Je pense à Alysa Liu. Après avoir participé aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin et remporté le bronze aux Championnats du monde, elle annonce sa retraite à 16 ans. Épuisée et écœurée de vivre la pression. Elle dit qu’elle veut juste vivre une adolescence normale, pour voir ses amies et niaiser dans un parc. Puis, après une pause, elle revient, mais à ses conditions : elle veut pouvoir manger ce qu’elle veut, choisir ses tenues et participer à la création de ses chorégraphies. En 2024, elle reprend l’entraînement et, en 2025, à Boston, elle gagne le Championnat du monde. Liu me fait penser à Arthur Rimbaud. La fulgurance, la précocité, puis le retrait. L’idée que le génie ne tient pas à la durée, mais à l’intensité. Elle patine le sourire aux lèvres, complètement décomplexée. J’ai mis du temps à comprendre : au-delà de son travail acharné et de son éthique irréprochable, il y a autre chose. Elle n’a pas peur de perdre. Elle patine aux Olympiques comme si elle allait faire une marche au parc. Cette désinvolture apparente n’est pas de la légèreté : c’est une forme de détachement. Une liberté arrachée à la peur. Sans le savoir, Alysa Liu nous donne la plus belle leçon de vie. Peut-être que vieillir, c’est aussi apprendre à ne plus craindre la chute. Non pas parce que l’on est devenu invincible, mais parce qu’on a déjà

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec