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Les organes et le cœur en mille morceaux

Source : Le Devoir

Quand le père d’Arizona O’Neill meurt des suites d’une surdose, en 2015, cela fait plusieurs années qu’ils ne font plus partie de la vie l’un de l’autre. Elle a 21 ans et ne le connaît pas vraiment. C’est elle, désignée proche parente, que l’hôpital convoque alors qu’il est en mort cérébrale. Quelqu’un doit décider quoi faire de ses organes, et elle doit aussi lui faire ses adieux. Aussi bête et triste que ça.

« C’était presque la chose la plus intime qu’on a faite ensemble », me raconte Arizona O’Neill alors que nous discutons de son plus récent ouvrage, Opioïdes et organes, une bande dessinée dans laquelle elle raconte tout le questionnement qui est né de ce geste de don d’organes. Un questionnement devenu, au fil des ans, un bruit de fond dans sa vie. Comment faire son deuil de quelqu’un dont l’absence fut la marque de commerce ? Comment accepter que, dans la mort, il soit présent pour les autres à travers les parties de son corps qui ont servi à sauver des vies, ou à les rendre meilleures, alors qu’il n’aura jamais été là pour sa propre fille ?

« Je pense que ça vient de ma mère [elle est la fille de l’autrice Heather O’Neill], cette capacité de transformer la colère, ou la peine, en art. Je ne suis pas nécessairement fière de cette colère ressentie après la mort de mon père, et je ne me suis surtout pas dit que je tenais le début d’un bon livre ! Mais il est important d’écrire sur ce que l’on connaît, et c’est ce que j’ai vécu. »

Vécu quoi, exactement ? « Le fait qu’il existe un lien entre la crise des opioïdes et les dons d’organes. » Les gens qui meurent dans ces conditions appartiennent pourtant à une population fortement stigmatisée en raison de sa consommation. Une personne dépendante peut être jugée, tenue à distance, réduite à sa consommation, puis son corps devient soudainement capable de sauver plusieurs vies.

Arizona O’Neill sait cependant que les receveurs ne connaissent pas nécessairement l’histoire du donneur. Et elle se demande même si les personnes qui en bénéficient seraient à l’aise avec cet historique. C’est une question morale à géométrie variable. « Je crois au don d’organes, ce qui ne veut pas dire que je ne me pose pas de questions sur ce que cela implique. J’ai commencé à en parler de plus en plus avec mes amis, surtout durant la pandémie, et ils étaient tellement choqués et mal à l’aise avec le sujet, surtout lorsque je leur apportais une nouvelle information, qu’ils m’ont poussée à en faire un livre. »

Une quête personnelle

Un livre, donc, qui explore les rapports de pouvoir entre les classes sociales en ce qui concerne les greffes et les expériences sur les dépouilles humaines. À cette fin, la protagoniste amène avec elle Izzy, un lézard qui est en fait la petite voix du doute et des angoisses dans sa tête, et Frankie, la fameuse créature de Frankenstein créée par Mary Shelley, construite à partir de bouts de corps récupérés. « Le lézard est apparu après la mort de mon père. C’est la voix de la colère, celle qui me dit à quel point personne ne comprend vraiment ce que je vis. Frankie, lui, est arrivé plus tard. Il représente une forme de stabilité. C’est un genre de représentation du travail que j’ai fait sur moi-même. » Cela étant dit, l’autrice trouve quand même amusant que les lecteurs semblent s’attacher à Izzy. « Je trouve ça intéressant de voir comment les gens s’attachent à ce que je pense être la pire partie de moi ! »

Cette démarche, par contre, n’est pas qu’un réquisitoire sur le rapport entre les classes sociales et les soins de santé. C’est une quête personnelle. « Je ne savais même pas comment mes parents s’étaient rencontrés, d’où je venais, dans quelles circonstances j’étais arrivée dans ce monde. » Comme si le prétexte du récit avait amené ses proches, dont sa mère et sa grand-mère paternelle, à s’ouvrir enfin. « Je pense que ça faisait trop de peine à ma mère de m’en parler, et j’avais aussi un peu peur de la réaction de ma grand-mère, qu’elle n’aime pas le livre. Finalement, elle m’a remerciée et en a donné plein d’exemplaires à ses amies, elle qui ne parlait jamais de la mort de son fils. Je pense qu’elle aime que j’en aie fait quelque chose de beau. »

Le piège de l’affect négatif était bien présent dans cette démarche, au point où Arizona a complètement repensé la fin, pourtant imaginée dès le début du processus d’écriture. « Dans la fin originale, j’allais

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