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Misere : en 2026, il suffit donc d’un logiciel pour qu’un roman sorte du Goncourt. Pangram a son rond de serviette chez Drouant (premier scandale). Au fait, la traçabilité chez Yannick Haenel, l’Académie n’en a pas assez entendu parler ?
Dans leur communiqué, les convives de Drouant invoquent les plagiats révélés dans des écrits antérieurs de l’auteur, mais aussi les résultats « convergents » de chercheurs et de journalistes. Le roman serait « très largement le produit d’une Intelligence artificielle ».
Pangram pour Orélien, immunité pour les quinze autres ?
Très bien. Ou pas. Alors, allons au bout. Si le détecteur est assez sérieux pour contribuer à jeter un roman hors du Goncourt, il l’est assez pour renifler les quinze autres. Pangram pour tout le monde.
Alain-Robert Nadeau, docteur en droit constitutionnel et auteur canadien, pousse la logique jusqu’à son terme : soumettre les seize ouvrages de la première sélection à « la même épreuve du “détecteur de mensonge” ». Difficile de trouver plus imparable.
Prenons donc les seize romans, anonymisés, pour les passer dans la même version de Pangram, mêmes longueurs, mêmes seuils, même protocole. Puis contre-expertise indépendante. Et publication des résultats. Il se trouvera bien un éditeur pour cela, non ?
L’Académie vient elle-même de faire entrer ces analyses parmi les motifs d’exclusion. Dès lors, deux possibilités : elles ont une valeur suffisante pour peser sur une décision aussi grave, et tout le monde passe sous le portique ; elles ne l’ont pas, et l’Académie devra expliquer pourquoi elle l’a fait sonner devant un seul écrivain.
Pangram n’est certes pas une boule de cristal numérique. Il figure même parmi les détecteurs les plus performants évalués indépendamment. Mais performant ne signifie ni omniscient ni infaillible : faux positifs, faux négatifs, difficultés face aux textes retravaillés ou aux stratégies de contournement demeurent. Pangram reconnaît lui-même qu’une fausse accusation peut détruire une réputation.
Voilà le nœud : un excellent détecteur ne devient pas pour autant une preuve. Un score ne reconstitue pas la genèse d’un roman, pas plus qu’un résultat négatif ne délivre un certificat d’humanité. Et les travaux scientifiques montrent précisément que les stratégies de réécriture et de contournement fragilisent la détection.
Chez Drouant, le zèle avant la preuve
Et derrière le communiqué martial, l’unanimité n’existe même pas. Pascal Bruckner s’est publiquement opposé à l’exclusion : « J’étais contre cette décision. » Ses confrères auraient, selon lui, « fait du zèle ». Puis cette gifle institutionnelle : « Je ne suis qu’un sur dix. Donc, ma voix n’a pas compté. »
Éric-Emmanuel Schmitt le confirme : « On n’était pas tous d’accord. » Et confesse surtout le mobile de l’urgence : le Goncourt des lycéens. L’Académie ne voulait pas courir le risque que les élèves choisissent ce roman avant la fin des vérifications. Ainsi formulée, la décision ressemble moins à un verdict qu’à une mesure préventive.
Avant que Balance ton Claude — collectif dont Samuel Fitoussi, 29 ans, chroniqueur au Figaro, a reconnu être l’un des artisans — ne transforme la rentrée en autopsie algorithmique de la phrase, Pierre Assouline célébrait la « force », la « finesse » et l’écriture « ciselée » du roman. Sa conclusion est aujourd’hui délicieuse : « Il suffit de lire. » Un mois plus tard, lire ne suffisait plus. Il fallait scanner en plus.
Détail savoureux : “Passou” siège précisément à l’Académie Goncourt. Comme le résumait récemment un proche de la rédaction, « les gardiens autodéclarés du bon goût se sont laissés prendre là où de simples lecteurs ont cru reconnaître des mécaniques de LLM ». La sentence se retourne joliment contre les juges. Et bim…
Cela ne prouve évidemment pas que Thélyson Orélien a écrit chaque ligne sans assistance artificielle. Cela établit en revanche une chose gênante : aucune alerte publique sur l’IA n’était venue de ceux qui avaient sélectionné, récompensé ou célébré le livre. ActuaLitté compris. Il y aurait de quoi sourire si une réputation n’était pas en jeu.
ActuaLitté a, de son côté, apporté un élément matériel : dans un texte publié en 2023 sur un site animé par Orélien figure une phrase ressemblant fortement à un prompt pour IA générative. C’est troublant. Ce n’est pas la preuve génétique d’un roman publié trois ans plus tard. Faire de l’un la démonstration de l’autre reproduirait exactement la faute méthodologique que l’on prétend dénoncer.
L’intégrité ne se sert pas à la carte
Restent les plagiats établis dans d’anciens textes. Ils sont graves. Mais s’ils suffisent à justifier l’exclusion, que l’Académie le dise clairement et assume ce critère. On reparlera peut-être de Yannick Haenel (pour lequel Gallimard ne nous a jamais répondu, en passant) ? En invoquant l’IA, le Goncourt a ouvert une porte qu’il ne peut décemment refermer derrière Thélyson Orélien.
Que donneraient les quinze autres au même tamis ? Rien, peut-être : tant mieux, la singularité du cas Orélien en sortirait renforcée. Mais si deux, trois ou cinq romans déclenchaient à leur tour l’alarme ? Si les détecteurs se contredisaient ? Voilà précisément le test que l’Académie devrait vouloir faire.
Voilà qui piquerait un peu et c’est justement pourquoi l’Académie devrait s’y soumettre si elle veut continuer à invoquer « l’intégrité du prix Goncourt ». L’intégrité commence par une règle élémentaire : ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Sinon, nous aurons inventé une drôle de justice littéraire : un auteur désigné, un logiciel convoqué, une sentence prononcée — et quinze concurrents dispensés du contrôle. Ce n’est pas un protocole. Vous avez dit discrimination ?
Jean Venel Casseus et Alain-Robert Nadeau ont raison sur un point : le vers est dans la pomme. Seulement, l’affaire ne concerne plus le seul Thélyson Orélien. Elle concerne désormais le Goncourt : une Académie qui a tranché sans rendre publiques les analyses sur lesquelles elle s’appuie, qui reconnaît ses propres divisions et qui dit avoir voulu éviter le risque que les lycéens choisissent un roman qu’un de ses membres aurait, lui, soutenu « les yeux fermés ».
Il reste quinze romans. Qu’on branche Pangram. Et qu’on ne le débranche pas après le premier bip.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER – Plagiat, IA : l’affaire Thélyson Orélien, la grande déflagration
Par Nicolas Gary
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