Source : Le Devoir
On les compte par centaines de millions, circulant dans le monde la tête basse, rien dans les mains, rien dans les poches, sans avenir et sans passé. On n’en connaît que les chiffres, des chiffres effarants qui forment une immense vague anonyme de rejetés du monde, un tsunami de misère humaine. À la fin juillet, ils étaient 70 000 d’un coup à s’être lancés tête première du Maroc vers les berges de l’Espagne. Aux États-Unis, ce sont 350 000 Haïtiens qui sont devenus tout d’un coup interdits de séjour, sous le coup d’une décision de la Cour suprême qui invalide une mesure prise dans la foulée du tremblement de terre qui a ébranlé l’île en 2010.
Traqués, ils ne montrent pas leur visage et fuient les médias. Haïtien d’origine et Canadien d’adoption, écrivain, Thélyson Orélien s’est glissé dans la peau de l’un de ces êtres, dans son troublant roman C’était ça ou mourir. Après avoir attiré l’attention au Québec à sa sortie, au printemps, son livre sera sur toutes les bouches dans le monde cet automne, traduit en 22 langues et édité dans 26 pays.
Dans cette histoire, le migrant a un nom. Il s’appelle Jonas. Derrière lui, dans le quartier de Carrefour, il n’y a que la destruction et les gangs qui menacent. Devant lui, il n’y a rien. Ou plutôt, il y a une succession de frontières, de douanes, d’agents d’immigration, de pays aux politiques variables, d’êtres humains, bons et mauvais, dont son sort dépend. Dans son sac, son diplôme d’enseignant et un slip propre.
Né aux Gonaïves, Thélyson Orélien vit aujourd’hui en banlieue d’Ottawa. Son pays natal, il l’a quitté dans la foulée du tremblement de 2010. « Ma maison était détruite, je me suis retrouvé à dormir dans la rue », raconte-t-il. Des parents, qui vivaient à Montréal, ont eu l’idée de lui proposer de venir les rejoindre.
Aux États-Unis, les Haïtiens qui perdent présentement leur statut sont aussi des rescapés du tremblement de terre de 2010, à qui on avait alors accordé un statut de protection temporaire, le Temporary Protected Status, que la Cour vient de leur retirer. « Je suis arrivé au même moment que ces gens qu’on expulse », dit-il. En deux mots, il aurait pu être l’un d’eux. Pendant ce temps, les États-Unis demandent à leurs ressortissants de faire un testament avant de partir en Haïti, au cas où il leur arriverait quelque chose…
À travers Jonas, c’est l’humain dans sa plus simple expression que l’on côtoie, l’homme presque sans choix, à la fois vulnérable et tenace.
Ces migrants, Thélyson Orélien les a côtoyés, à un certain moment. « J’en ai vu qui ont vécu des choses semblables, et peut-être pires. » Il se souvient d’avoir vu, aux États-Unis, des Haïtiens quitter en courant un véhicule pour ne pas être contrôlés par la police de l’immigration (ICE). En 2017, il en a vu arriver au Canada après que le pays a annoncé pouvoir les accueillir. En entrevue, il souligne qu’on parle beaucoup des Américains blancs qui sont morts aux mains de l’ICE, mais qu’il y a peut-être bien d’autres victimes, sans doute mortes dans les centres de détention de cette police, dont on ne parlera jamais.
Ce qui frappe dans le livre de Thélyson Orélien, c’est le dénuement complet dans lequel le personnage de Jonas se trouve. Une injustice qui surgit à chaque page, à chaque frontière franchie, d’Haïti au Canada, en passant par la République dominicaine, le Brésil, le Mexique, les États-Unis.
Là-bas, en Haïti, Thélyson Orélien a encore une sœur qui travaille comme médecin. « Elle m’a demandé de prendre soin de ses enfants s’il lui arrivait quelque chose », dit-il.
Haïti est en crise, bien sûr. Mais l’écrivain relève que cette maladie, cette fièvre qui ronge Haïti, il n’est pas dit qu’elle ne se propagera jamais ailleurs si on n’y voit pas.
Je sais, il y a les chiffres. Il y a la quantité d’immigrants, les capacités d’accueil et les coûts. Et il y a la peur… Mais il y a aussi la chance. Celle qui vient avec les origines et le lieu de naissance. Celle-là, on pourrait aussi la reconnaître davantage, pour être juste envers tous. Courez lire C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, pour vous ouvrir les yeux et le cœur.
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