Ils n’y peuvent rien, ils l’ont dans le sang et ils sont nés pour ça, eux, « les civilisés, les éduqués, les instruits », car ils sont depuis toujours « du bon côté, celui de la culture et de la liberté ».
Avec Nous aussi, son troisième livre en 20 ans, Anne Godard, née à Paris en 1971, nous offre un troublant et fascinant portrait collectif, dissection fine d’une famille sûre de ses privilèges. Une sorte de grand corps, constitué de chacun de ses membres, où on se passe de génération en génération les vêtements, les livres, les prénoms. « On se répète, on se suit, on se redouble, on se recouvre, on se dépasse, on se rattrape, on se confond dans la meute, indistincts, mélangés, toutes générations les unes sur les autres. »
Ils savent avant même de le comprendre qu’ils sont l’« incarnation vivante, multiple, grouillante » du meilleur passé de la France, filles et petites-filles de résistants, héritiers du patrimoine et d’une grandeur un peu fanée. Même si cet héritage ne vient pas sans son poids de dorures, de qu’en-dira-t-on, de bonnes manières et de responsabilités. « On nous dit ce qu’on devrait faire, ce qu’on devrait être, ce qu’on devrait penser. »
Et chaque été pour les vacances, ils se retrouvent au Château, leur refuge dans les Alpes, la grande maison familiale où des générations successives d’enfants, de cousins et de cousines se retrouvent en liberté, comme autant de portées de petits chats, ivres de liberté sous le regard un peu aveugle des parents, des grands-parents, des oncles et des tantes.
« Dans ce grand tout où tout se partage », les enfants veillent jusqu’à pas d’heure, prennent leur bain ensemble, dorment dans les mêmes chambres, dans les mêmes lits, sans que les adultes s’occupent de leurs jeux ou de leurs cris. « On est de la même famille, on est tous pareils, on n’a rien à craindre. » Vraiment ?
Nous y sommes, pourraient à leur tour dire les lecteurs. À sa manière, Anne Godard fait avancer le récit comme on pèle un fruit, lentement ou par saccades, jusqu’à exposer son noyau sombre : l’aveuglement, les gestes de trop, les drames qui marquent, la pesanteur insoutenable du silence.
La responsabilité est diffuse, collective, presque systémique. À la façon d’une tare ou d’une maladie congénitale, il y a dans cette famille bien née quelque chose qui se passe d’une génération à l’autre, comme ils se transmettent les meubles, les tableaux qui racontent leur gloire, les tapis persans. « On n’a rien qui ne serait pas déjà là. » C’est ce qui se cache derrière le « on » de ce Nous aussi, où s’entendent les échos d’un #MeToo familial qui résonne dans de grandes pièces au parquet en point de Hongrie qui sentent le renfermé.
Avec sa musicalité forte comme une scansion, rappelant la voix découverte dans L’inconsolable (Minuit, 2006), qui racontait l’impossible deuil d’une mère après le suicide de son fils aîné et où circulait déjà tout un réseau de non-dits, Nous aussi nous happe comme une lame de fond.
Une expérience immersive qui donne le vertige, dans laquelle l’audace fusionne avec la puissance et le style.
Ils habitent « du bon côté de Paris », dans le même immeuble haussmannien du 5e arrondissement, à deux pas du Panthéon et de la Sorbonne, les pieds dans l’épicentre de la grande culture française. L’immeuble est à eux et ils y vivent tous — les enfants et les parents, les cousins et les cousines, les oncles et les tantes. Tous conscients de leur « grandeur bourgeoise et domestique » : la culture, l’Histoire et le bon goût leur appartiennent. « C’est gratuit, c’est sans prix, ça ne peut pas se vendre, pas se céder, ni s’acheter, on s’en imprègne lentement, on cuit dedans, ça nous distingue, même sans argent. »
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