Source : Le Devoir
Née en France, d’une mère d’origine italienne et d’un père d’origine tunisienne, Sonia Sarfati est arrivée au Québec à 10 ans. Autrice d’une soixantaine de livres, dont la plupart se trouvent au rayon jeunesse, elle est aussi journaliste. Après 28 ans à La Presse, elle commence en 2020 à collaborer aux sections cinéma et littérature du Devoir. Cet automne, la femme de 66 ans franchit une étape importante en publiant un premier texte de fiction pour un lectorat adulte, un poignant récit autofictionnel intitulé Départs.
On retrouve l’autrice, rayonnante, un brin fébrile, au Café Tranquille, situé à l’étage du pavillon de l’esplanade du même nom, un établissement fort sympathique où elle a ses habitudes. Mais n’allez surtout pas croire que Sonia Sarfati fréquente ce genre d’endroit pour procrastiner. Dans Départs, elle aborde sans détour son « workaholisme », un amour du travail « exécuté avec cœur » qui lui a été transmis par son père : « Lorsque je vais dans le Sud, je précise que c’est pour plag’écrire. Je passe une journée dans un café ? C’est pour caf’écrire. Surtout, ne pas laisser penser que je paresse ou me la coule douce ! »
Si Départs voit le jour cet automne — un premier ouvrage littéraire destiné aux adultes, mais aussi un récit autobiographique dans lequel l’autrice revisite courageusement trois de ses plus grands deuils —, c’est en bonne partie grâce à la persévérance de Danielle Laurin, elle aussi autrice et journaliste, mais surtout directrice de la collection III chez Québec Amérique. « Mon amitié avec Danielle a commencé il y a 31 ans, se souvient Sarfati. En 1995, au moment de la parution de Comme une peau de chagrin à La courte échelle, un roman pour adolescents dont l’une des héroïnes souffre d’un trouble alimentaire, Danielle m’a interviewée pour le magazine Filles d’aujourd’hui. Ce qu’on a vécu ce jour-là, c’est un véritable coup de foudre amical. »
Trois départs
Au cours des cinq ou six dernières années, la directrice littéraire a plusieurs fois demandé à son amie autrice de lui fournir un manuscrit qui pourrait trouver sa place dans sa collection, celle dont chacun des titres, rappelons-le, est constitué de trois récits inspirés de moments marquants dans la vie de leur auteur. « Avant d’accepter sa proposition, il fallait que je déniche un sujet, quelque chose qui rattache solidement mes trois souvenirs. Je savais déjà que ce serait un livre important pour moi, étant donné que ça serait mon premier texte littéraire pour adultes. »
Le déclic, il s’est produit au Salon du livre de Québec, il y a deux ans. « Ma mère venait de mourir. Mon père était mort depuis un an et demi. Mon enfant, à l’aube de la trentaine, partait pour Londres pour des raisons professionnelles et pour devenir qui iel est vraiment. J’avais mes trois souvenirs, reliés par le thème du départ. Départ de ma mère, qui a reçu l’aide médicale à mourir, une expérience que j’ai trouvé traumatisante. Départ de mon père, qui s’en est allé en coup de vent, mais les souliers aux pieds, c’est-à-dire, comme toujours, prêt à fuir les médecins. Et finalement, départ de L., qui nous a fait son coming out non binaire, à son père et à moi, juste avant de partir en Angleterre. » Ce jour-là, Sonia Sarfati accepta l’invitation de Danielle Laurin et Départs devint le quinzième titre de la collection III.
Lorsque Michèle Ouimet, qui venait de publier Ma bête chez Boréal, un livre autobiographique où il est entre autres question de proche aidance et d’aide médicale à mourir, lui décrit l’effet cathartique que l’écriture a eu pour elle, Sarfati comprend qu’elle a « besoin » d’écrire ce livre. « Quand j’ai trouvé les titres des trois parties — “La mort, la mère”, “Le port, le père” et “Le corps, la guerre” —, j’ai su que je ne pouvais pas laisser tomber, qu’il fallait que je m’accroche. J’ai eu un peu de difficulté au début à trouver le ton juste, puis j’ai opté pour celui qui me vient le plus naturellement, celui que j’utilise dans mes articles, celui aussi que j’avais utilisé dans Comme une peau de chagrin. »
Un jour, pour parler de la vivacité de cette écriture qui émeut et fait sourire, souvent en même temps, de ce coq-à-l’âne qui n’en est pas vraiment un, de ce télescopage de lieux et d’époques, de souvenirs heureux et malheureux, de cette prose sensible sans être dépourvue d’ironie, souple et pourtant parsemée de parenthèses, Dany Laferrière avait dit à Sarfati : « Toi, tu écris en sauts de puce. » « J’avais trouvé ça tellement mignon, se souvient l’autrice, et pas faux du tout. »
Faire œuvre utile
Sarfati ne s’en cache pas, la portion la plus éprouvante à écrire a été la troisième, celle consacrée à son enfant. « Quand L. m’a dit qu’iel avait appris en lisant plein de choses sur moi qu’iel ignorait, qu’iel avait compris comment j’avais vécu tout ça, à travers mes yeux de mère, ça m’a énormément touchée. J’aime l’idée que le livre puisse faire œuvre utile. Quand j’ai écrit Comme une peau de chagrin, je voulais parler de l’anorexie, mais à travers les yeux d’une amie de la personne anorexique. De la même manière, ici, j’espère qu’il y aura des mères et des pères qui vont se reconnaître dans ce que j’ai ressenti. »
L’autrice ne cache pas son désir perpétuel de comprendre, son besoin de calmer son anxiété en (se) posant des questions. Ainsi, écrire Départs, c’était d’abord chercher à comprendre ses parents et son enfant. Peu de temps avant que L. prenne l’avion pour Londres, l’autrice fait ce constat : « J’ai réalisé que sur une tout autre géographie humaine, je (re)visitais ma relation avec mes parents. Ces non-dits et ces mal-dits, c’était ma mère et moi. Ces œufs sur lesquels je marchais au risque de les briser, c’était mon père et moi. Bon sang ! Papa, maman, sortez de mon corps ! »
Peu à peu, Sarfati s’aperçoit que chercher à comprendre ceux qui nous ont donné la vie, ou à qui on a donné la vie, ce n’est rien d’autre que d’essayer de se comprendre soi-même. Qu’on le veuille ou non, notre imaginaire, notre personnalité, notre rapport au monde, tout cela est en bonne partie sculpté par nos parents. « J’ai terminé d’écrire ce livre avec une conscience plus aiguë de ce que mon père et ma mère m’ont apporté, explique l’autrice. J’ai eu droit à leur protection, mais j’ai aussi dû passer outre. On s’est aimés, pas toujours bien, mais on s’est aimés. Je me suis construite avec eux, en eux et autour d’eux. Que je le veuille ou non, je suis mes parents. »
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