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La grande chose, vue par Yannick Haenel

 

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Écoutez « ce chant qui vient des années difficiles », cette remontée du temps mélancolique et pleine d’espoir. Avec La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel nous donne l’un des plus beaux livres de cette rentrée et fait des professeurs, à sa manière, les héros invisibles d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Un roman d’inspiration autobiographique pour lequel, sous les traits de Jean Deichel, l’alter ego déjà convoqué dans plusieurs de ses romans, Yannick Haenel a puisé dans sa propre expérience de 17 années dans l’enseignement secondaire. L’auteur de Cercle (Gallimard, prix Décembre 2007) et de Tiens ferme ta couronne (Gallimard, prix Médicis 2017) y évoque ses débuts dans un collège de la banlieue parisienne au début des années 1990, en jeune prof bercé d’idéalisme et de poésie.

Roman initiatique et fiévreux, La solitude des professeurs est infinie est ainsi une sorte de thriller existentiel, mais aussi un puissant éloge de l’enseignement — et une mise en garde —, sur lequel plane l’ombre sacrifiée de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie assassiné en 2020 par un islamiste dans la cour du collège de la banlieue nord-ouest de Paris où il enseignait.

En franchissant les portes d’un collège de Mantes-la-Jolie, un matin de septembre, Jean Deichel, enseignant stagiaire de 22 ans venant de Rennes, où il vient de réussir l’agrégation, espère parler à ses jeunes élèves « de feuilles mortes, de poésie et d’océans ». Il a déniché un minuscule studio à Deuil-la-Barre, de l’autre côté de Paris, et découvre les trois heures de transport quotidien, les « horaires de fou », la violence administrative, l’attitude de certains collègues pressés de mettre à l’épreuve les limites de sa vocation et de son idéalisme. Mais dès ce premier matin, il a su qu’il était à sa place : « Je devais être là, avec eux : c’était la grande chose. »

Trente ans plus tard, le narrateur revient sur cette expérience capitale qui aura duré pour lui neuf années.

« J’ai toujours été prof dans l’âme, confie Yannick Haenel depuis son domicile de Montreuil, dans la banlieue est de Paris. J’avais la vocation. Il y a longtemps que je voulais écrire ce livre, mais je n’y arrivais tout simplement pas. Il faut tellement de délicatesse pour ne pas que ce soit un livre à thèse. » Car une salle de classe, ajoute-t-il, est un endroit où ont lieu des choses « si rapides, des choses simultanées, des choses contradictoires », très proches d’états extrêmes, comme la très grande joie ou le « désespoir, le ratage, l’échec ».

Ce sont ainsi plusieurs choses, raconte-t-il, qui l’ont motivé à revenir sur ces années lointaines. « Il y a un tourment collectif et un tourment individuel. Le tourment collectif, il vient de l’accumulation de violences dont j’ai pu lire les témoignages dans les journaux, à commencer évidemment, en France, par les deux assassinats en 2020 et 2023. » Mais aussi parce qu’enseigner a été pour lui, d’abord et avant tout, une véritable passion. « Au sens fort du terme, c’est-à-dire aussi une souffrance. »

Écrire, enseigner

Pour prendre en charge cette « matière si combustible », la présence de Jean Deichel, son alter ego littéraire, s’est tout de suite imposée, explique l’écrivain. « C’est un double très pratique pour moi, parce qu’il va plus loin que moi dans la vie, je dirais, il est plus excessif, il est plus absolu. Il a quelque chose d’un héros et d’un antihéros », poursuit-il, reconnaissant que la part autobiographique est cette fois plus considérable que dans ses livres précédents.

« Jean Deichel, c’est moi, mais en mieux et en pire. Dès que je commence à écrire des scènes, sollicité par des images, quelle que soit l’époque dans laquelle je les situe, je sais qu’à un moment, si je n’y arrive pas bien, il y aura toujours cette voix qui m’est très familière au fond. Ce n’est pas seulement un double, c’est presque un inconscient. »

« Écrire, c’est revenir », écrit Yannick Haenel dans La solitude des professeurs est infinie. C’est faire un bond dans le passé, l’interpréter, le transformer, le raconter. En ce sens, le roman semble aussi être une sorte de retour aux sources pour l’écrivain. Une façon, raconte-t-il, de tendre vers une expérience extrême qui serait à la source de cette injonction à mener une existence poétique qui soufflait déjà, depuis des années, sur plusieurs de ses livres. « C’est ainsi que j’en avais fait l’expérience aussi à l’époque, se souvient-il. J’ai pensé qu’il y avait un point où la solitude du prof, disons, rejoignait la solitude plus enchantée du poète ou de l’écrivain. Et j’ai essayé aussi à travers ce livre de m’accorder à ce point de ruissellement, à ce point de langage. »

Dans Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel écrivait qu’un écrivain, un vrai, « est quelqu’un qui fait coïncider son expérience de la parole avec une expérience de l’être ».

Et le jeune Jean Deichel, qu’il s’agisse de ses aspirations littéraires ou de sa vocation d’enseignant, répond à l’injonction de devenir le personnage de sa propre vie, à « faire de sa vie quelque chose d’absolu ». Il existe, explique Yannick Haenel, un deuxième livre, en filigrane, où s’incarne la recherche d’un état antérieur. « Celui où le langage coule de source et où on peut le partager de temps en temps par épiphanie avec des élèves. »

« C’est vraiment une naissance, reconnaît Yannick Haenel. Là aussi, on touche au roman initiatique, d’une certaine façon. Plus qu’un roman d’apprentissage, c’est un roman initiatique au sens où il y a une métamorphose comme dans toute initiation, une souffrance nécessairement liée à cette mutation, mais aussi une découverte de quelque chose qui n’existait pas avant. Et cette chose, c’est l’existence. Cet homme, au fond, ne vivait pas. »

Redorer le blason des professeurs

Si « personne n’enseigne impunément », croit le narrateur, qui évolue toujours un peu au bord de la malédiction, pour Yannick Haenel, c’est un peu la même chose, le risque est permanent : « Faire cours consiste à se donner tout entier à ce qui ne peut pas se contrôler », dira-t-il. « C’est un métier où on ne cesse de se remettre en question à chaque instant. On n’a pas d’acquis, on se remet en question, c’est ce qui est beau. C’est un grand jeu, mais au sens le plus noble du terme. Et en ce sens-là, pour moi, c’est un souvenir impérissable. » Car toute vocation, croit-il, implique un sacrifice, un prix qu’il faut payer de sa personne. Et dans son cas, se souvient l’ancien professeur, il s’agissait d’une « anxiété permanente ».

Yannick Haenel avait envie, dit-il, de « redorer le blason » des professeurs, « une envie un peu folle, un peu irraisonnée ». Une profession qui lui semble être aujourd’hui « très dévalorisée » en France, et même de plus en plus prolétarisée. Mais il ne voudrait surtout pas que l’on réduise son roman à sa sociologie — du genre jeune prof catapulté dans une banlieue soi-disant difficile. Encore moins qu’il soit récupéré par l’extrême droite, des forces politiques que l’auteur estime complètement déconnectées de la réalité de l’éducation en France.

Si le roman est une représentation fidèle de la réalité quotidienne de l’enseignement, en France comme ailleurs, son intérêt se révèle aussi multiple. Creusant sous la surface, tentant de toucher à la poésie, à l’éveil, à l’indicible, Yannick Haenel y explore à sa façon l’expérience du terrible, une aventure solitaire qui baigne à la fois dans la beauté et dans la lumière, dans la noirceur et dans la cendre — « Car le beau n’est rien que le premier degré du terrible », écrivait Rilke en son temps.

« C’est là que se situe pour moi l’acte littéraire, mais aussi l’acte de cœur, l’acte de mémoire. Il serait encore plus terrible d’évacuer le terrible, de croire qu’il n’existe pas, estime Yannick Haenel. Non, le terrible est là, mais peut-être qu’il a pas le dernier mot. Et la beauté, c’est aussi de faire face à ces lumières extrêmes, à ces lumières absolues, qui sont malgré tout des lumières et qui ne demandent qu’à être vécues et transformées par chacun. »

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