Rédactrice de 36 ans basée à Paris, Jennifer retranscrit des comptes rendus de plans de licenciement à partir d’enregistrements audio. Trois ans après son propre renvoi, elle avait trouvé ce travail, comme si la vie, nous raconte la narratrice du troisième roman de Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, lui proposait « une répétition générale permanente ».
Un jour, la touche de point du clavier de son ordinateur cesse de fonctionner. Et comme « les points sont aussi importants que les mots », l’affaire est sérieuse. Quelques jours plus tard, après avoir versé deux ou trois « larmes absurdes » sur son clavier, elle perd l’usage des lettres A et U. C’en est trop : visite chez le réparateur. C’est à ce moment qu’une phrase surgit dans sa tête, comme « un pop-up mental » : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et. » Et quoi ? Rien d’autre ne lui vient.
Pour elle, c’est le grain de sable dans l’engrenage d’une vie bien rangée, propre et sans histoires — et surtout sans taches de sang. Ce film, elle se souvient l’avoir vu, enfant, dans le salon de son grand-père, à Perpignan. Très vite, ce trou de mémoire vire pour elle à l’obsession, quelque chose s’y dissimule forcément. Son quotidien ne sera plus qu’une enquête pour terminer cette phrase énigmatique.
Pour pallier sa « mémoire à trous », Jennifer entreprend par tous les moyens de reconstituer ses souvenirs, en commençant bien entendu par interroger les membres de sa famille. Une tante, bien au fait de son « imagination débordante », va l’accuser de vouloir ternir la mémoire du grand-père et de vouloir faire exploser la famille.
Qu’à cela ne tienne : Jennifer fait ses valises et quitte Paris, loue un appartement en face de celui qu’habitait son grand-père à Perpignan, tandis qu’elle fait croire à ses amis et à sa famille (qui a un rapport particulier à la vérité) qu’elle est partie se ressourcer en Argentine. Tapisserie chinée, meubles anciens, odeur de chien reconstituée dans la pièce : elle réussit même à se procurer sur le Web une copie VHS du film, avant d’enchaîner les visionnements de ce « vieux mélo esclavagiste ».
Tandis que, depuis son « faux appartement » de Perpignan, elle envoie de longs courriels à ses amis leur racontant des anecdotes de son quotidien fictif en Argentine, elle est en réalité occupée à exhumer au pic et à la pelle le souvenir d’un possible traumatisme qui lui résiste. Une phrase de Mark Twain, citée par sa tante, illustre bien le rapport de sa famille à la vérité : « If you tell the truth, you don’t have to remember anything. »
Aux commandes, Lucie Rico multiplie les dérèglements et dissémine les indices dans ce roman bondissant, à la fois léger et lourd, où l’on retrouvera un peu du Voyeur de Robbe-Grillet, pionnier du nouveau roman, et un peu d’Echenoz. Après Le chant du poulet sous vide (P.O.L, 2020), où se succédaient les biographies fictives de poulets condamnés à l’assiette, et GPS (P.O.L, 2022), l’écrivaine semble se faire une spécialité du quotidien déréglé, du réel qui vacille, interrogeant le langage en tant qu’instrument de compréhension — et de fabrication — du réel.
Avec son humour latent, souterrain et pince-sans-rire, Lucie Rico livre avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? une exploration décalée et obsessive d’un traumatisme d’enfance qui nous laisse — et c’est heureux — avec bien plus de questions que de réponses.
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