La révolution désastre
Jusqu’où doit-on aller pour se retrouver soi-même ? L’insidieux soleil, pour toujours, plus récente poésie de Charlotte Francœur, orbite d’abord autour de la figure d’un père qui a eu besoin de partir : « malgré le dépouillement / tu ne deviens jamais plus léger / que la somme de tes os // que le poids du désir / de tout quitter ». Lorsqu’il survit miraculeusement à un AVC, sa relation brisée avec sa fille semble se réparer : « l’aube est une chute / par laquelle tout recommence ». Mais les sillons sont les mêmes, et les espoirs déçus de la petite fille retrouvent les traits de la jeune femme. Et alors, c’est à la fille d’envisager le départ, d’obéir à sa propre gravité. Tout d’un souffle, le recueil avance à pas légers sur le poids des mots. Avec souplesse, il porte le fardeau d’émotions complexes et contradictoires — l’attachement, la déception, la peur, l’espoir et l’affranchissement —, nous faisant vivre le choc de deux indépendances qui cherchent à coexister, mais qui ne semblent pouvoir s’accomplir que dans l’affranchissement de l’autre.
Yannick Marcoux
Compte complet, deux retraits
« Avant que le noir m’avale, j’ai le temps d’un poème sur l’infime proximité », annonce d’emblée Xavière Mackay en ouverture de Toute bonne chose. A une fin tout ce qui constitue ses poèmes, qui s’offrent comme autant de moments arrachés à l’oubli, à la mort. Elle se pose, pour considérer « la délicate, à peine perceptible, manifestation confinée » et en rendre compte, parce que c’est là que réside la vie, du moins ce qui en reste : « Tout a été donné, jeté déjà. Mes meilleurs secrets sont en moi. » Tout y est précieux, mais rendu avec simplicité, sans ambages, dans sa beauté nue, dans sa crue vérité. Il y a un certain effet d’accumulation, mais la nostalgie s’invite dans la danse de la poussière et cette infusion de saisissements, livrée sans fard, prend une dimension bouleversante. On s’attache alors aux mots comme si leur temps sur la page était aussi compté, avec la peur de perdre pied et d’échapper ce qui nous est le plus cher : un enfant, une valise de souvenirs, des coureurs sur les sentiers.
Yannick Marcoux
Se souvenir
Emballé dans un objet d’une facture particulièrement réussie, le Vital de J-F Nadeau se présente comme un drôle de cadeau. Un don, très certainement, celui de l’observation, et du témoignage vibrant de la belle complexité de la vie d’un proche. Agrémenté de dessins qui le dénudent et le montrent dans son plus simple environnement, ce portrait du grand-père est d’une honnêteté sidérante, mais protège, au détour des jeux de mots et de l’héritage des valeurs familiales, une tendresse hors du commun. Désigné comme une « biographie non autorisable », le livre nous invite dans un système de références familiales hilarantes, de dénonciations ordinaires, d’anecdotes douteuses et de petites et grandes réalisations. Le verbe est léger, le ton est drôle, et les poèmes sont brillants. « Il va sans dire que ses tiroirs de commode et de bureau étaient des bordels cryptés et qu’il mettait du Ketchup sur absolument tout ». Un recueil qui se veut un hommage à un personnage bouleversant, et qui nous rapproche du cœur de son auteur.
Laurie Bédard
Accompagnements
On éprouve un certain feeling touristique à déambuler entre les pages du plus récent recueil d’Annie Landreville. C’est comme visiter une destination avec quelqu’un qui la connaît sous toutes ses coutures, les dorées comme celles qui reprisent les haillons des moins fortunés qui l’habitent. Dans une langue simple et évocatrice, elle observe l’art public, ces joyaux de culture qui peuplent nos paysages et que nous oublions d’admirer. Elle nous mène dans toutes les strates de la société et prend le plain-pied de la faune, humaine ou moins humaine, animale ou humanisée, qui fourmille entre ses constructions. Elle plisse le regard pour scruter un horizon marqué par les silhouettes écrasantes des édifices où il faut une clef pour prendre l’ascenseur. Le texte tisse un filet de références et de citations qui traverse les époques pour construire les ponts qui servent à rencontrer ceux qui n’ont pas les moyens de quitter leur île. Cette promenade est un grand privilège, et, en même temps, une nécessité.
Laurie Bédard
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