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Mettre la vie au centre

  Tout lire sur: Revue Les Libraires Source du texte: Lecture Au moment de l’écriture de ce texte, nous sommes au début de la campagne électorale provinciale. D’annonce en annonce, j’étouffe devant le manque d’horizon et l’enfermement du débat sur quelques enjeux. Pour certains, alors que la maison brûle, il semble que nous en soyons…

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

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Au moment de l’écriture de ce texte, nous sommes au début de la campagne électorale provinciale. D’annonce en annonce, j’étouffe devant le manque d’horizon et l’enfermement du débat sur quelques enjeux. Pour certains, alors que la maison brûle, il semble que nous en soyons encore à débattre de la marque de l’extincteur ou de la couleur des uniformes. Pourtant, dans moins d’un mois, j’aurai voté et nous aurons élu une première ministre ou un premier ministre. À la tête de son gouvernement, cette personne aura un pouvoir immense sur nos vies.

Contester la démocratie
« De subir, ou de voir d’autres subir, des mesures qui accentuent la violence économique et sociale, dégradent les conditions de la vie, aggravent la crise écologique ou condamnent des migrants à la mort, sans comprendre pourquoi il faudrait accepter de le supporter — et peut-être pire sans capacité réelle, y compris avec les meilleurs arguments du monde, d’en empêcher l’application. » Ces lignes se retrouvent dès le début du plus récent essai du philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie. Dans ce livre, il nous invite à dépasser le système démocratique en essayant des moyens plus « justes » et « rationnels » pour fonder l’acte de gouverner.

Il est important d’être clair : je ne suis pas d’accord avec l’idée de sortir de la démocratie. Cependant, lire un essai aussi déstabilisant, c’est découvrir des idées intéressantes pour interroger nos politiques actuelles. Ce théoricien n’arrive pas avec un système clé en main, mais il propose, sous la forme d’un manifeste, des principes qui pourraient régir un nouvel art de gouverner. Le premier principe est « […] une forme de vitalisme, de protection des forces de la vie et des corps contre la mort prématurée, la mutilation, la pollution… comme une base possible d’une politique progressiste qui se fonderait sur de nouveaux principes ».

Les morts prématurées
L’antithèse de la protection des forces de la vie aujourd’hui est certainement la violence du parcours migratoire international. La grande mécanique d’Anne-Marie Saint-Cerny et Djibril Morissette-Phan est un essai graphique absolument incontournable sur cette question. Loin d’être insensibles aux réalités des pays d’accueil, ils nous montrent l’inhumanité des parcours migratoires aujourd’hui. De ce qui force les personnes à fuir à ce qui les tue sur la route, en passant par ce qui les invisibilise du début à la fin, ce livre montre bien comment ce chemin est pavé de brutalité et d’atteinte à la vie.

Les « pays-lumières », qui sont les pays du Nord les plus riches, que les migrants peinent à atteindre, ont fait une telle « bunkérisation des frontières » qu’on peut légitimement se questionner sur ce qu’il reste de l’éthique humaniste dans nos démocraties. Pour ma part, depuis que j’ai vu dans cette BD les ballons au milieu du Rio Grande munis de disques aux dents de scie, pouvant tuer celles et ceux qui nagent à proximité, il m’est impossible de ne pas pousser un soupir de découragement à la moindre mention du mot « dignité » dans les discours politiques. C’est un système brutal et réfléchi qu’ils révèlent sous nos yeux à chaque page. Une démocratie qui déciderait d’intégrer un principe de vitalisme au sein de ses institutions n’aurait assurément pas tout ce sang sur les mains.

Le droit et la science
Geoffroy de Lagasnerie ne s’arrête pas là. La protection des droits individuels et un plus grand pouvoir donné à la science garantissent cette protection de la vie. Par exemple, il avance qu’on peut invalider des projets de loi non vitalistes au nom de la science et des droits individuels. Prenant comme modèle les cours suprêmes dans les démocraties libérales, qui peuvent invalider des politiques au nom de la protection des droits individuels, il se demande si une équivalence ne serait pas possible pour la science. Est-ce qu’il serait possible d’imaginer un conseil scientifique qui stoppe une loi parce qu’elle contredit ce que des spécialistes d’un domaine de savoir tiennent pour vrai et « blesserait » la population?

Si l’idée mérite d’être réfléchie, Au chevet de la démocratie : Observations sur le démantèlement de l’État de droit de Frédéric Bérard nous montre bien comment nous n’avons toujours pas intégré l’importance de l’État de droit dans nos démocraties. En effet, c’est contre l’arbitraire du pouvoir politique et pour la protection des droits et libertés que cet avocat se dresse. Dans ce livre, il nous rappelle comment, depuis 2014, de nombreuses lois se sont attaquées à nos protections juridiques. Cette peur du « gouvernement des juges », qui revient dans de nombreux discours, viendrait donc assurément avec une peur du « gouvernement des scientifiques ».

Serions-nous capables de passer, selon les expressions de Lagasnerie, de la question « Ai-je l’assentiment de la majorité? » à « Quels impacts mes décisions auront-elles sur la vie des autres? » pour réfléchir à notre vie en commun?

Et maintenant?
Mettre la vie et sa préservation au centre de nos décisions, respecter les droits individuels et chercher à faire de la science un contre-pouvoir… c’est tout un programme, mais est-ce trop pour notre démocratie? L’essai de Geoffroy de Lagasnerie peut être considéré comme une provocation, mais ça serait ne pas vouloir entendre sa critique. Ce livre est surtout une invitation à « rouvrir notre imaginaire politique ». En présentant les bienfaits des conventions citoyennes, en rappelant le rôle essentiel de l’éducation dans la formation des citoyennes et citoyens et en montrant les zones d’ombre de nos politiques, il nous oblige à vouloir plus. Est-ce cela que nous avons entendu durant cette campagne? Je ne peux pas prédire l’avenir, mais permettez-moi d’en douter.

Parce que c’est une vraie question qu’il nous pose : est-ce que notre démocratie est capable de faire de la protection des forces de la vie le cœur de sa mission? Répondre par la négative, alors que nous savons toutes et tous les défis écologiques et politiques qui arrivent, c’est plus que de la paresse.

C’est de la résignation.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

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