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Nous nous étions déjà assises côte à côte sans échanger un mot. Quelques mois avant cette entrevue, dans l’avion qui me ramenait des Îles-de-la-Madeleine, l’autrice, humoriste et scénariste Marie-Christine Chartier occupait le siège voisin du mien. Je rentrais d’une résidence d’écriture où j’avais travaillé aux dernières pages d’un récit d’émancipation. Tandis que j’écrivais, elle m’observait, intriguée par ce qui m’absorbait, me confiera-t-elle plus tard. Elle achevait Femme pantin, une autofiction dans laquelle elle reprend possession d’une histoire marquée par la performance, la domination et l’effacement de soi.
Lorsque je la vois apparaître dans le petit café blanc où nous avons rendez-vous, j’éprouve pourtant l’étrange impression de déjà la connaître. Nous nous installons de nouveau l’une à côté de l’autre. Autour de nous, tout paraît dépouillé : les murs, le mobilier, la lumière. Comme si le décor s’était effacé pour accueillir ce qu’elle ose enfin dévoiler.
« Merci, Nelly Arcan, d’avoir pavé la voie pour que d’autres femmes prennent la parole », me lance-t-elle au cours de l’entretien.
Sortir du cadre
En affichant son visage et son nom sur la couverture de Femme pantin, l’écrivaine marque une rupture avec les histoires d’amour qui l’ont fait connaître. « Ça ne pouvait pas être la prochaine romance de Marie-Christine Chartier. Je voulais que les gens sachent dans quoi ils s’embarquaient. »
Le parcours de la protagoniste épouse celui de l’autrice, ancienne joueuse de tennis qui est partie vivre aux États-Unis auprès d’un homme conservateur et contrôlant. Des personnages ont été fusionnés, des événements déplacés ou retranchés, mais « je n’ai jamais rien écrit d’aussi proche de moi », confie-t-elle. L’autofiction lui permet de choisir, de resserrer et de transformer le réel. Car ce livre, qu’elle avait d’abord écrit pour elle-même, devait ensuite aller vers les autres. « Même si c’est ma face et même si c’est mon nom, je ne l’écris pas seulement pour moi. Je veux que ça résonne avec les gens. »
Avant de publier ce texte qu’elle avait donc initialement imaginé laisser dans son ordinateur, Marie-Christine Chartier a douté. Deux années de thérapie l’ont aidée à aborder ce vécu sans régler de comptes, mais avec la maturité nécessaire pour comprendre la fille qu’elle avait été et lui accorder une forme d’indulgence.
Apprendre à ne pas s’écouter
Dans Femme pantin, l’emprise amoureuse ne surgit pas de nulle part. Bien avant Peter, il y a le tennis, un père exigeant et une enfant qui découvre que la victoire appelle les encouragements, tandis que l’échec la prive de validation. Très tôt, la protagoniste apprend à supporter la douleur, à repousser ses limites et à mesurer sa valeur à ses résultats.
« Quand je gagnais, on me valorisait. Quand je perdais, on me mettait de côté. Quand tu es jeune, tu fais ces connexions-là sans nuance. » Cette équation la suit jusque dans son métier : neuf romans en neuf ans. À Paris, quelques jours avant un salon du livre, elle se découvre incapable de profiter de la ville sans avoir l’impression de perdre son temps. Si ce qu’elle écrit cessait de se vendre, existerait-elle encore en dehors de ses succès?
L’œuvre relie cette culture de la performance au besoin de plaire, puis aux mécanismes de domination et à la question du consentement. On a demandé à l’ancienne athlète si le tennis et la relation toxique ne formaient pas deux trames distinctes. Pour elle, les séparer aurait faussé la narration. « Rien ne serait arrivé sans l’autre. Si le personnage n’avait pas appris toute sa vie à dire oui, à plaire et à ne pas s’écouter — à ne même pas réaliser qu’elle avait une voix —, elle ne serait pas tombée dans cette dynamique-là. »
Aux États-Unis, un discours religieux lui enseigne également à servir l’homme et à subordonner sa sexualité au plaisir de son conjoint. Comme bien des femmes de sa génération, elle ne possède pas encore les mots pour reconnaître ce qui lui arrive. Son corps, lui, en garde la trace.
Pourquoi ne part-on pas?
Peter n’apparaît pas comme un monstre à chaque page. Les rires et les éclaircies permettent justement de comprendre comment le piège se referme. « Personne ne reste dans une relation où tout est terrible. Il connaît parfaitement ce qu’il doit dire pour qu’elle reste, sur quel bouton presser. » L’autrice refuse ainsi la simplicité du « fais juste t’en aller ». Partir signifie abandonner ses attaches et ses repères, alors que le repli l’a déjà éloignée des personnes susceptibles de tendre la main.
Son éditrice l’a invitée à approfondir cette matière avec délicatesse. « Je n’ai jamais eu l’impression que les phrases m’étaient arrachées. Je les ai déposées de mon plein gré. » Sa mère, pourtant présentée sous un jour parfois difficile, l’a aussi encouragée à aller au bout de sa démarche.
Se choisir
L’écriture de ce livre n’a rien eu d’agréable. Contrairement à certains de ses romans, composés dans le plaisir de la fiction, Femme pantin l’a contrainte à exposer ses propres failles. Elle a peu à peu saisi que l’écriture lui permettait de reprendre le pouvoir sur son récit et de pardonner à la jeune fille farouche, ambitieuse et parfois antipathique qu’elle avait été. « Il y a un mea culpa là-dedans, mais également une bienveillance à lui accorder. Oui, elle était comme ça, mais il y avait tout cela qui se passait. »
L’écrivaine accomplie que l’on rencontre au seuil du livre n’a pas effacé cette jeune fille. Elle apprend encore à dissocier sa valeur de la réussite. Son conjoint actuel, qui aborde le sport par le jeu et l’encouragement, lui transmet une découverte aussi simple que bouleversante : elle peut échouer et être aimée quand même.
Plus sombre, Femme pantin déjoue les attentes d’un lectorat habitué à ses univers réconfortants. Cette césure l’inquiète, mais témoigne de la liberté qu’elle tente précisément de reconquérir. « Je me suis choisie là-dedans. C’est ce que j’avais envie de raconter. »
Elle espère que des personnes reconnaîtront dans cette trajectoire leur besoin de performer ou de plaire, leur solitude ou leur difficulté à dire non. Elle souhaite qu’elles trouvent dans les paroles du personnage les mots qui leur manquaient et comprennent que, même lorsqu’elles se sentent seules, de l’aide peut encore se manifester.
Sur les réseaux sociaux comme dans ses précédents romans, Marie-Christine Chartier a souvent montré ce qui allait bien. Femme pantin ouvre une brèche dans cette image maîtrisée et révèle le chemin traversé.
Assise à côté d’elle, dans ce café presque entièrement blanc, je comprends maintenant pourquoi notre conversation coule avec tant de limpidité. Certaines histoires semblent se reconnaître avant même que celles qui les écrivent aient trouvé les mots pour se les raconter.
Photo : © Justine Latour






