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Ce déplacement aux proportions ontologiques dépasse le simple changement de décor. C’est le geste d’un auteur s’écartant sciemment d’un sillon menaçant de tourner à l’ornière, s’autorisant la liberté d’oser réinventer sa propre pratique littéraire.
Pour explorer les tensions contemporaines, l’effacement des bornes balisant le vrai et le faux, la prolifération des récits concurrents et la fragile ambivalence de nos perceptions, Michaud a opté pour le monde de l’art, un choix qui s’est imposé avec évidence : « Notre époque, saturée d’images fabriquées, rendait la distance difficile. Le monde de la peinture est une excellente mise en abyme pour parler de la disparition de la frontière entre le réel et les réalités alternatives. L’art permet de réfléchir à ces concepts sans être coincé dans l’actualité, sans tomber dans le complotisme; c’est un univers intemporel dont le prisme demeure pertinent pour aborder des enjeux contemporains. »
L’histoire de la peinture, traversée par les faussaires et les œuvres spoliées, constitue un terrain où l’authenticité demeure incertaine et chatoyante. Michaud rappelle que l’émotion peut tout aussi surgir d’un simulacre : « Dans l’art, de tout temps, il y a eu des faussaires. Tu peux regarder un tableau parfaitement imité et ressentir une vraie émotion à partir de ce faux tableau là. » De son point de vue, le faux n’est pas nécessairement un mensonge : les effets qu’il engendre sont bien réels, donc vrais. C’est autour des multiples ambiguïtés que soulève une telle approche que s’articulent les tenants et aboutissants de son ambitieuse trilogie.
La fracture comme moteur narratif
Au cœur de Points de fuite se trouve un point de bascule. Alice, fille de faussaires, découvre que l’histoire familiale sur laquelle elle s’est construite, loin du pays des merveilles de Carroll, repose sur une falsification. Michaud rapproche cette fracture du film Music Box de Costa-Gavras, où la vérité « change de couleur tout à coup ». Chez Alice, cette prise de conscience agit comme une rupture identitaire, ce qui la pousse à se lancer dans une quête qui n’est plus seulement narrative, mais autrement plus existentielle.
Le premier tome s’organise autour de la disparition de sa sœur, événement qui précipite le brouillage de ses repères. Le deuxième la suit dans la fuite, dans la survie et dans l’obligation de s’allier à Francis, ancien antagoniste devenant un improbable allié. Michaud s’intéresse à la dynamique entre ces deux êtres cabossés qui ont « pratiquement tout perdu » et dont les rapports finiront par receler une part d’indéfectible amitié.
Le troisième tome élargit encore le cadre et la portée de l’ensemble : œuvres volées, circulations clandestines dans les soubresauts de la Seconde Guerre mondiale, tableaux auxquels on prête des propriétés singulières, angoisses métaphysiques et autres tentacules convergent dans une inextricabilité dont les dénouements vont tout sauf de soi : « L’intrigue gagne en complexité et s’enrichit d’une dimension quasi mythique, tout en restant ancrée dans la question centrale : comment se reconstruire quand les fondations sur lesquelles tout semblait reposer ont cédé? » Au fil du déploiement de cette ultime séquence, l’art cesse tout à fait de n’être qu’une toile de fond ou un thème parmi d’autres, tandis que se révèle la profondeur des métaphores qu’il personnifie dans la trilogie : les œuvres ne sont plus seulement des objets convoités, mais bien d’authentiques vecteurs de mémoire, surfaces poreuses où se rejouent les fractures du siècle. Michaud montre comment un tableau peut cristalliser une vérité impossible à dire autrement, comment l’esthétique peut se faire le lieu où se négocient et se forgent aussi bien les identités que les mensonges.
Avec Points de fuite, Michaud s’éloigne volontairement du canevas qui l’a fait connaître : « On applique souvent une grille de lecture policière à la trilogie, alors qu’elle s’en éloigne manifestement, aussi bien par les thèmes que par la forme. Je n’ai pas écrit ces livres de la même façon que quand je travaille à calibrer la mécanique d’un polar. L’idée n’est pas de rejeter l’étiquette d’écrivain qu’on m’a accolée, à juste titre d’ailleurs, c’est plutôt d’aller là où j’ai envie d’aller, simplement. » L’auteur parle aussi de la nécessité d’échapper à la facilité. Il évoque un « code moral » qui guide ses choix : « Ne pas proposer toujours la même chose. Ne pas écrire par réflexe. Ne pas se laisser enfermer dans une image d’auteur. Ma grande hantise, c’est de faire ce que plusieurs ont certainement déjà remarqué à propos de certains auteurs, dont Michael Connelly, par exemple : écrire des livres que le lecteur aura l’impression d’avoir déjà lus. » Michaud rejette aussi l’idée d’un lectorat impatient ou impropre à pouvoir apprécier des œuvres subtiles et complexes : « Je refuse ce paradigme selon lequel les lecteurs auraient moins d’attention, qu’il faut que tout soit simple, sans quoi on les perdrait. Le public est heureusement plus intelligent que l’époque. »
De Simenon à Mankell : apologie de la finesse
Au fil de la conversation, Michaud revient longuement sur les auteurs qui ont façonné sa manière de lire et d’écrire. Si Henning Mankell lui a appris l’importance de l’atmosphère et de l’ancrage géographique tout en lui démontrant la possibilité de sortir habilement du carcan strictement policier, le plus déterminant demeure Georges Simenon, dont il est depuis longtemps un fervent admirateur, « non pas pour la mécanique policière, mais pour la finesse de la psychologie de ses personnages et de sa narration, pour cette manière qu’il a de regarder les êtres sans les juger, de comprendre leurs zones d’ombre, leurs gestes dictés par la nécessité. Simenon est un lecteur extraordinaire de l’âme humaine ».
À l’issue de cette trilogie où il aura méthodiquement élargi son champ d’exploration, Michaud a encore mille et un projets en tête. Il travaille actuellement à une série télé qui s’aventurera du côté de la science, de la conscience, de la mécanique quantique et des grandes questions qui viennent avec. En parallèle, sa récente collaboration avec le médecin légiste Philippe Boxho, immersion qui a donné naissance au roman La mort en trop (Les Malins), continue d’alimenter une réflexion sur les zones où le réel se dérobe. Tous ces projets prolongent une même exigence : refuser la répétition, déplacer le cadre, chercher des formes capables de rendre compte de la complexité du monde sans céder à la facilité, tout en restant fidèle à lui-même. Et si le polar demeure l’un de ses terrains naturels, c’est manifestement dans le voisinage de l’art et de ses vérités obliques que Michaud semble avoir trouvé matière à nourrir les ambitions d’une œuvre dont on n’a certainement pas fini d’entendre parler.
Photo : © Julia Marois






