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Pattie O’Green : Impulser la création

  Tout lire sur: Revue Les Libraires Source du texte: Lecture Il fait encore très beau quand, au début septembre, nous nous assoyons sur la terrasse du Café Cherrier, rue Saint-Denis, à Montréal. Une amorce d’automne à peine perceptible, mise à part une légère fraîcheur en filigrane venant prophétiser que le changement de couleur dans…

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

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Il fait encore très beau quand, au début septembre, nous nous assoyons sur la terrasse du Café Cherrier, rue Saint-Denis, à Montréal. Une amorce d’automne à peine perceptible, mise à part une légère fraîcheur en filigrane venant prophétiser que le changement de couleur dans les arbres est pour bientôt.

À mesure que la conversation prend de l’ampleur, les mots se fixent dans nos têtes, traçant des sillons de sens indélébiles, quoique, on le sait, tout demeure constamment à redéfinir.

Pour Pattie O’Green, sémiologue et historienne de l’art, en plus d’être horticultrice-arboricultrice, forestière urbaine et yogini, la création s’émancipe au contact du territoire. Le rapport à l’environnement et aux gens en compose le socle, nous ramenant sans cesse au ressenti que provoquent l’art et l’écosystème. « La vie se trouve à l’intérieur de tensions contradictoires. C’est ça qui nous habite. La vibrance, la vie se trouvent là, précisément », exprime-t-elle.

Road trip intuitif
Paysage et Pattie, à bord de la Prius de cette dernière, décident de suivre les berges du fleuve Saint-Laurent, faisant régulièrement escale pour réaliser des créations impromptues à partir de ce qui les entoure et de ce qu’elles observent. Le personnage de Paysage est inspiré par la sœur disparue de l’autrice, qui évoluait aussi dans le domaine des arts. L’une et l’autre tenteront de se singulariser et adopteront des positions distinctes. Quand le décès survient, les disparités se suspendent. « C’est comme si tout à coup, quand la personne s’en va, on se rend compte que cette distance-là n’était pas nécessaire, qu’on peut habiter nos paradoxes, qu’on peut intégrer des visions du monde différentes. » Une fois de plus, la collision des contradictions, par les étincelles qu’elle entraîne et le large spectre qu’elle convoque, nous lie à la vie plutôt qu’elle nous y oppose.

Pattie O’Green rapporte la création au cœur de l’art. Tout part de son mouvement et de l’interrelation qu’elle déclenche. La rhétorique qui accompagne et tente d’expliquer une œuvre ne doit pas se faire au détriment de cet élan. « L’important, c’est de ne pas perdre de vue ce que ça démarre à l’intérieur, l’état dans lequel ça nous met, l’état de connexion avec nous et notre histoire. » L’art n’est pas toujours engagé, selon l’autrice, mais il engage nécessairement, autant l’artiste que celui ou celle qui le contemple, à peupler notre pensée et à modifier nos perceptions.

Ce que nous dit le livre d’O’Green, c’est qu’à la recherche de ce qui pourrait davantage nous incarner, nous sommes sans cesse poussés par un vent péremptoire nous enjoignant de nous désaliéner de nos souffrances pour briguer un affranchissement qui saurait nous ramener à nous-mêmes. « Les incorporelles, je le vois comme si c’était un passage, il n’y a pas d’aboutissement dans ce livre-là. Même au niveau stylistique, c’est une façon d’écrire avec plus d’intégrité. Il y a quelque chose qui est plus déposé. » Il s’instaure comme un appel à une démarche plus qu’à un désir d’achèvement, octroyant moins d’importance à la destination qu’au chemin parcouru, là où la liberté possède la capacité de se déployer. « La liberté, ce n’est pas un produit, c’est toujours un processus. »

La construction d’une œuvre se fait par l’expérience, qui n’atteint jamais de finalité puisque même une fois terminée, elle continue de se créer à travers celui ou celle qui la regarde. L’œuvre existe à part entière, mais elle est différente selon le contexte, l’époque, le lieu desquels elle est issue. En cela, elle n’est jamais figée et rejoint l’impermanence inhérente à toute chose.

Langage pluriel
À la fois enracinée et allégée, Paysage représente une manière d’être qui convainc la part la plus récalcitrante de nous à se lancer au cœur d’une existence créative. Que ce soit à Sainte-Flavie, à Baie-Saint-Paul ou aux Jardins de Métis, elle laisse, au moyen d’une performance, d’un poème ou d’une danse, une trace qui, bien qu’éphémère, altère l’espace et le temps. « La “même” image dans un musée, sur Internet ou dans un salon intime n’est pas vraiment la même image. La “même” œuvre dans un moment euphorique ou après une peine d’amour, n’est plus tout à fait la même œuvre non plus. » Dans le territoire, au milieu des éléments, alors que Paysage vit son ultime voyage — dans cette réalité du moins —, l’art est l’unification des multiples dimensions existantes, il apparaît plein et entier, partie intégrante d’une cosmogonie qui nous dépasse.

Pattie O’Green partage son temps entre Montréal et la Gaspésie, où elle a un terrain. C’est là que, avec une yourte pour logis, elle écrit, cultive, écoute, récolte et transforme, comme l’annonce son site Web, Cœur d’épinette. Pour elle, l’écriture procède moins de l’écrit que d’un procédé de création d’images. Les incorporelles, elle le « considère comme un récit-essai d’autofiction, avec des éléments de réalisme magique pour transmettre l’expérience à une autre personne ».

Nous parlons de la valeur de l’art, souvent sous-estimée. Or, il agit sur nous de façon irrémédiable, à divers niveaux et à des intensités variées. À la notion de divertissement, Pattie O’Green propose plutôt un investissement de l’imaginaire. Même si une œuvre ne semble rien nous évoquer, ce vide nous confronte déjà à quelque chose, ne serait-ce qu’au silence qu’il nous permet d’appréhender.

Dans le livre, il est aussi question du concept de l’hiraeth, ce sentiment de nostalgie qu’on éprouve pour ce qui n’a pourtant pas existé et que nous n’avons pas vécu. Il s’apparente au paradis perdu dont le souvenir remonte à une période immémoriale. Cette étrange mélancolie, qu’elle soit constituée de bribes évanescentes venues de réminiscences ancestrales et transmises au fil des générations ou qu’elle origine des deuils que nous avons dû faire des rêves que nous chérissions, peut sans doute découvrir sa source de consolation dans les œuvres. Reflet, choc, prisme… l’art est toujours un accueil.

Photo : © Isabelle Lafontaine

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