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Ça coûte combien un poème?

Source : Le Devoir

Je reçois un message sur Instagram. Quelqu’un que je ne connais pas me demande d’écrire un poème pour son amie. Ce sera bientôt son anniversaire, et elle aime bien les niaiseries que je peux écrire. J’hésite. Mon premier réflexe est de décliner l’invitation. Est-ce que je dois aussi venir à la fête ? Elle me répond : « Non, non ! C’est juste pour le poème. Et, si tu peux le signer, c’est encore mieux ! » Ça me soulage un peu. J’ai toujours l’air bête dans les anniversaires. Je ne sais jamais où me placer. Je chante mal. Je n’aime pas sourire. Chaque fois que je souris, j’ai l’impression de peser six mille kilos. Ça fait longtemps que je ne fête plus le mien. Dans deux ans, j’aurai quarante ans, et ma sœur me demande déjà qu’est-ce que j’aimerais faire pour célébrer ça. Je lui dis toujours : « Comme d’hab’, manger de la pizza ? Écouter un vieux film ? Genre, Casablanca ? » Elle me regarde, pas surprise du tout, un peu blasée. Elle s’est mariée en Italie. Moi, je ne veux pas me marier. Et, si jamais je le fais un jour, ce sera au petit Tim Hortons, à quinze minutes de chez nous en voiture.

Je ne sais pas quoi répondre à l’inconnue. Je n’ai jamais fait ça, écrire un poème sur commande. Mais, le plus particulier dans toute cette affaire, c’est qu’elle me dit : « Je vais te payer, bien sûr ! », puis elle enchaîne en me demandant : « Ça coûte combien un poème ? » Je suis complètement pris au dépourvu. Je pense à la poète Marjolaine Beauchamp, mon amie. C’est sûr qu’elle lui aurait écrit à la blague : « cent mille dollars ». Je regarde longtemps l’écran de mon laptop. Étrangement, je me questionne moins sur le prix que sur la valeur d’un poème. Un poème, ce n’est pas un changement d’huile ou une coupe de cheveux. Il n’y a pas d’OPPQ (l’Ordre professionnel des poètes du Québec, à ne pas confondre avec les physiothérapeutes, qui nous ont piqué le sigle.) Je vais sur le site de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec (UNEQ), et clique sur la grille tarifaire. La création d’un texte, que ce soit un récit, une nouvelle ou un poème, est de quarante-trois dollars et cinquante-huit cennes. Je reste un peu sur ma faim. On est loin des cent mille dollars. Tout ça est tellement arbitraire. Pourquoi quarante-trois dollars et cinquante-huit cennes ? Pourquoi pas quatre-cinq piasses pile, tiens ? Est-ce que je ne pourrais pas demander plus ? Calculer au nombre de mots, comme dans le temps de Balzac ? C’est pour ça qu’il écrivait des briques ce type, pour essayer de se faire le plus de fric possible. Et puis, comment on procède ? On fait ça en dessous de la table ou bien je produis une facture avec mes numéros de taxes ? Est-ce que je mens au gouvernement ? Je déteste mentir en ce qui concerne mes impôts. Je ne pourrais jamais faire de la prison, je deviendrais fou là-dedans. Finalement, je lui écris. « Je peux le faire. » Je lui propose une somme de deux cents dollars. Je vais pouvoir m’acheter du saumon fumé avec des bagels et du fromage à la crème. Et aussi des bonnes croquettes pour mon chien. Et un jouet aussi. Ça fait longtemps qu’elle n’a pas eu un nouveau joujou. Un truc qui fait un bruit de trompette. Ma « cliente » accepte avec plaisir. Je commence déjà à stresser. Je ne suis pas bon pour travailler sous pression. Pour deux cents piasses, je suis mieux de la faire brailler, sinon elle ne l’achètera pas. Et pis, elle a besoin de ça pour bientôt. Le temps d’écriture d’un poème varie tellement. Il y a des textes qui m’ont pris vingt minutes à écrire et d’autres trois ans. Je me demande ce qu’elle aimerait recevoir. Quelque chose de drôle et qui fait rire, j’imagine. Mais aussi un texte sincère, touchant, avec plein de beaux vers. Je lui demande de me parler de son amie. J’apprends qu’elle aime les chats, qu’elle collectionne les bandes dessinées et qu’elle écoute Tate McRae. Je suis content, parce que je l’aime moi aussi. Je me sens comme le personnage de Joaquin Phoenix dans le film Her. Pendant plusieurs jours, je pense à une femme que je ne connais pas. Je ne connais ni son visage ni sa voix. Mais, son amie a été généreuse. Elle m’a écrit des dizaines et des dizaines d’anecdotes pour que je cerne sa personnalité, son style d’humour et ses ambitions. Qu’est-ce qu’elle aime ? Le café ou le

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