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Deux ans après La part de l’océan, Dominique Fortier publie un nouveau livre, intitulé Chambres noires. Fidèle à son style d’écriture, qui alterne entre histoire biographique et récit autofictionnel, elle s’intéresse à la figure de la photographe franco-américaine Vivian Maier.
En 2007, un agent immobilier de Chicago achète un lot de photos un peu par hasard dans un encan. Il est à la recherche de représentations de Portage Park, sur lequel il a projet d’écrire un livre. En fouillant dans le carton acquis à l’aveugle, il trouve de nombreux négatifs, mais aucun pour son ouvrage. Il abandonne la boîte dans un placard et y revient quelque temps plus tard, réalisant que, derrière la qualité manifeste des images, il doit y avoir un récit à en tirer. C’est grâce à cet homme, appelé John Maloof, que l’œuvre de la photographe est connue aujourd’hui.
Le but de Dominique Fortier n’est donc pas de nous faire découvrir cette figure, sur laquelle les écrits abondent depuis près d’une vingtaine d’années – un documentaire qui lui est consacré a même fait la course aux Oscars en 2015 –, mais plutôt de lui donner une existence et de tenter ainsi de comprendre cette femme qui n’a jamais diffusé son travail de son vivant.
Vivian Maier n’est pas sans rappeler la poétesse Emily Dickinson, qui ne sortait jamais de sa chambre et à laquelle l’écrivaine a consacré deux ouvrages : Les villes de papier et Les ombres blanches. D’ailleurs, l’autrice qualifie Maier au début de son roman de petite-fille d’Emily Dickinson
.
Garder une trace de la vie
Une part du génie de Dominique Fortier réside dans l’intérêt qu’elle parvient à déclencher chez son lecteur pour les existences recluses et les non-dits. Car c’est avec délicatesse qu’elle déplie la vie de Vivian, de sa naissance à New York à son enfance passée dans la campagne française en passant par son retour aux États-Unis, où elle restera attachée toute sa vie comme gouvernante auprès de familles fortunées. Une vie sans éclat et sans coup de théâtre où, hormis quelques courageux voyages à l’étranger, il n’y a eu que peu de rebondissements.
Chaque page fait ressortir la vie modeste d’une femme qui suit un rêve, non pas celui d’être photographe, mais simplement de pouvoir prendre des photos et garder ce qui a été
. Aux yeux de Vivian Maier, le geste, la composition, la quête du lieu qui précède la capture ont plus d’intérêt que la finalité de la démarche, comme en témoigne la rareté des tirages de sa main. La plupart des pièces qu’on lui connaît aujourd’hui ont été produites a posteriori, à partir des négatifs achetés en 2007.
Tout au long du roman, en faisant le parallèle avec sa propre vie, Dominique Fortier écrit une formidable réflexion sur la présence et l’absence, sur l’empreinte laissée sur le film de la pellicule photographique ou dans le cours de l’existence. Dans Chambres noires, des personnages disparaissent aussi brutalement qu’ils apparaissent : son père, une amie d’enfance, les lieux où elle a vécu et les familles dont elle a partagé le quotidien jusqu’à ce que les oiseaux quittent le nid.
5:13Peut-être est-ce parce qu’elle ne reste nulle part qu’elle tente de conserver des traces de sa vie? Ou bien parce que chaque prise de vue est une fenêtre sur l’extérieur du foyer qu’elle partage avec sa mère jusqu’à l’âge de 49 ans, jusqu’à la mort de cette dernière? Une mère dont elle reproduira les comportements de maltraitance auprès des enfants dont elle s’occupera toute sa vie, selon ce que nous apprend le roman.
Aller plus loin encore
L’intrigue va bien au-delà de ça, et plus on y plonge, plus l’autrice apporte de nouvelles perspectives qui sont autant d’informations sur l’histoire de la photographie en général. Elle fait aussi part de ses propres pensées sur cet art à peine plus vieux que le cinéma. Elle en extrait des anecdotes fascinantes qui ne sont pas étrangères à son récit, comme cette pratique qui, au 19e siècle, conduisait des familles à se faire photographier avec leurs proches défunts, habillés et maquillés pour l’occasion.
L’autrice québécoise Dominique Fortier
Photo : Carl Lessard
Afin de donner davantage de profondeur à son propos, elle se place parfois en contrepoint de Roland Barthes avec sa Chambre claire, ou encore de L’image fantôme, de Hervé Guibert. Ces deux auteurs sont morts tragiquement, tout comme la sœur de Dominique Fortier, qui est décédée alors que l’autrice avait 3 ans et dont elle s’étonne de ne trouver aucune photo d’elle en sa compagnie dans la documentation familiale.
Car, dans ce que l’autrice a décidé de raconter à la première personne, il y a l’histoire d’une boîte laissée par une tante 15 ans plus tôt, un carton rempli de photos de famille qu’elle n’a jamais ouverte. Alors, est-ce que ce travail qu’elle mène sur les archives d’une autre l’aidera dans sa quête?
Avec Chambres noires, Dominique Fortier publie un roman à la fois riche et raffiné. On va dans de multiples directions et toutes ont du sens, à condition qu’on accepte de ne pas tout expliquer et qu’on se laisse saisir, comme des personnages devant l’objectif de Vivian Maier.
On peut même aller jusqu’à ressentir l’acte de photographier à travers l’écriture. L’autrice capte les instants, puis, au moyen de sa plume, elle les retouche, les recadre légèrement afin d’attirer le lecteur et de concentrer son attention sur ce qui lui semble important en tant qu’artiste. Et c’est à la fois prenant et captivant.











