Florence Noyer et Olga Duhamel-Noyer créent, il y a vingt ans, leur propre maison d’édition. Elles la qualifient elles-mêmes de « férocement indépendante », ce qu’elle est bel et bien; garnie de dizaines de titres plus originaux les uns que les autres, elle brille par sa farouche ambition à proposer une littérature qui se remarque par l’originalité de ses styles et la teneur incandescente de ses histoires. Fond et forme se lient pour fonder un solide catalogue de livres pourvus d’un souffle dont la vigueur et l’éclectisme savent surprendre autant que ravir.
L’accueil se fait dans leurs nouveaux bureaux, boulevard Saint-Laurent à Montréal, tandis que quelques rayons obliquent de l’espace fenestré, mettant en lumière les livres perchés candidement dans les bibliothèques. Leur aspect innocent n’est qu’un leurre; chacun de ces bouquins contient une petite révolution en soi. Amoureusement choisis, ils bénéficient d’une attention et d’un soin qui se traduisent par une griffe tantôt intime et onirique, tantôt fiévreuse et révoltée, mais toujours tenue par un fil d’Ariane nous menant à bon port.
« Au départ, c’est Florence qui voulait faire sa maison, publier ce qu’elle voulait publier », amorce Olga. Formant un couple dans la vie, elles opèrent aussi les éditions en tandem, mais on convient que c’est la faute de Florence si tout a commencé. « De toute façon, ça finit toujours comme ça! », de s’exclamer la principale concernée. Disons plutôt que c’est grâce à cette dernière que l’on répertorie aujourd’hui quelque 150 titres, de l’essai au roman, du polar au livre illustré.
Rapidement, Olga entre dans la danse et ensemble, elles mitonnent les œuvres d’autrices et d’auteurs afin de les ancrer à un territoire. « On avait envie de faire ce qu’on voulait, de suivre notre goût sans prétention, mais s’amouracher de textes qu’on voulait défendre devant les gens, pas devant un comité, quoi », explique Olga, qui se concentre sur le travail éditorial. C’est donc de cette façon qu’elles débutent, se fiant uniquement à l’effet coup de cœur ressenti, quitte à n’être lues que par un petit nombre de lectrices et de lecteurs. Au bout du compte, le lectorat est au rendez-vous. Et qui tombe sur les éditions Héliotrope en devient presque systématiquement un habitué. L’Europe comprise puisqu’en 2024, elles y élargissent leur diffusion.
Un attachement pour la mixité
Ouvert à tous les genres pourvu qu’ils détiennent une verve éloquente, le duo s’intéresse spécialement au métissage des genres qui, il y a vingt ans, ne symbolisait pas une chose répandue. Des textes qui se maintiennent à la frontière, entre l’esprit critique de l’essai et le regard personnel du récit, qui permettent d’enchevêtrer la réflexion à l’expérience. Une de leurs autrices phares, Martine Delvaux, incarne peut-être le mieux ce croisement. Dans Thelma, Louise & moi (2018) par exemple, l’écrivaine expose sa relation à l’art au vu de ce qu’il convoque chez elle, faisant preuve d’un discours réceptif particulièrement abouti. « J’ai suivi le scénario du film à la manière de marques topographiques sur le chemin de ma propre vie : deux femmes, une voiture, un voyage, un viol, un révolver. » La narration se place alors sous un angle sociologique, amenant un point de vue qui nous renseigne sur la dimension systémique de la violence dans les rapports hommes-femmes.
Une autre figure iconique de la maison est sans doute Catherine Mavrikakis qui, avec son roman Le ciel de Bay City (2008), reçoit le Prix des libraires du Québec, le Prix des collégiens et collégiennes et le Grand Prix du livre de Montréal. Celui-ci marque un tournant dans le parcours d’Héliotrope par l’éclairage qu’il met sur les éditions, un livre d’une rare intensité relatant l’abjection de la Seconde Guerre mondiale vécue par les proches de la génération précédente de la jeune Amy, laquelle fomente un plan pour que les spectres qui la hantent puissent être libérés et que se consume avec grandiloquence l’infamie.
Ainsi se scelle un destin incliné par la publication d’œuvres profondément enracinées dans une énergie de lutte et de combat, où tout se joue sans compromis, la plume déliée, à l’image de Marguerite Duras, fer de lance des deux éditrices. En outre, le nom de la maison est entre autres issu de son livre Une odeur d’héliotrope et de cédrat, titre préliminaire de La maladie de la mort, un roman sur la préséance de l’amour, conditionnelle à l’épanouissement de toute réalité. « Écrire, c’est hurler sans bruit », disait d’ailleurs l’autrice. « La force exagérée et stupéfiante de la littérature pour Duras », nomme Olga Duhamel-Noyer, oriente le gouvernail de la maison, dont la bannière évoque également le prénom de leur fils, Hélio. Une affaire de famille dont les branches se multiplient avec les dizaines d’auteurs et d’autrices, venant déployer l’envergure de l’arbre.
Ondes de choc
En termes d’œuvres de résistance, celles de Marie-Pierre Lafontaine en représentent certainement le modèle. La réception du manuscrit de Chienne (2019), une autofiction d’une intense cruauté, correspond pour Florence Noyer à une puissante frappe décochée contre tout aspect symptomatique d’abus. « Je l’ai lu, j’étais dans mon bain. J’étais glacée. Je suis sortie, je tremblais, j’ai dit, mais tu te rends compte de ce qu’on a comme texte? » La parution de l’essai Armer la rage, trois ans plus tard, réitère le recours aux mots pour rediriger le fiel des agressions vers les offenseurs.
Si Olga Duhamel-Noyer a fait des études en littérature, Florence Noyer quant à elle gravite depuis longtemps dans le milieu du livre, notamment pendant dix-sept ans en tant que directrice chez Gallimard au Québec. Au départ, elle souhaitait plutôt devenir médecin ou photographe. « Mais peut-être que quand on est éditeur, on est un peu des deux, on regarde et on soigne. » Ce qui est sûr cependant, c’est que l’une autant que l’autre se trouvent sur la corde sensible de l’insatiable curiosité, les conduisant à « suivre cette ligne du désir », dit Noyer, qui les accompagne et les aiguille.
Se produit cet immense appel lors de la découverte de l’écriture de Laura-Ève Lambert qui, après deux premiers romans remarqués, obtient les lauriers du prix Médicis avec Que notre joie demeure (2022), une récompense qui à juste titre provoque la liesse dans toute l’équipe. « Y aurait-il un secret enfoui dans le fond des choses? », réclame le roman. Le secret de Florence Noyer et Olga Duhamel-Noyer se retrouve probablement dans l’intuition qu’elles ont pour filer les perles rares et la conviction qu’elles conjuguent à les soutenir. « Aventureuse et libre », voilà comment Duhamel-Noyer qualifie l’étoffe des éditions Héliotrope, concluant sur deux décennies d’histoire à propos d’une maison qui n’a pas fini de nous en raconter.

Photos : © Julia Marois






